Littérature française - Dans la forteresse de l'enfant douée

Une fée littéraire s'est penchée sur son berceau. Anne Wiazemsky, petite-fille de Mauriac et fille d'un prince russe, égérie du cinéma de la Nouvelle Vague et épouse de Jean-Luc Godard durant une vingtaine d'années, membre du jury Médicis, réunit tous les atouts d'un jeu gagnant. Pourtant, sa bibliographie montre une femme prudente et économe de ses mots, avec seulement neuf romans chez Gallimard, dont le dernier, le portrait d'une fillette de douze ans, s'intitule Je m'appelle Élisabeth.

Serait-ce qu'on l'attend, cet amour de la page soignée? Sa marque, elle l'a faite par sa limpidité. Rien n'échappe à sa phrase, rien n'excède le sujet. Plutôt dire peu et le faire bien. Aller au but, sans quitter le rêve. Demeurer, en tout temps, à la hauteur du sujet.

Je m'appelle Élisabeth est un de ces portraits méticuleusement brossés, propres à faire les délices d'un cinéma lent. Élisabeth, qui a maintenant une cinquantaine d'années, revient dans une bulle de son passé, trois petites journées qu'elle a voulu oublier mais qu'une circonstance l'invite à considérer. Elle raconte ce qui s'est passé.

La parole déchargée

On ne vous dira pas les faits car ils sont tout simples. La famille est exemplaire, la fillette choyée, aimée, couverte d'attentions. Mais ce qui l'est moins se produit dans la faille que les enfants finissent toujours par trouver sous le vernis parental. Il suffit d'un moment d'inattention. Quel enfant ne s'en est pas saisi un jour pour inventer ce qui va satisfaire son imagination, ses pulsions, son inconscient, sa volonté de savoir ce que les adultes ne veulent pas lui dire?

Certains aiment à surprendre, d'autres agissent en cachette. Élisabeth est de la seconde espèce. Trop bien élevée pour assumer son désordre agissant, elle manigance une aventure, une expérience, un jeu qu'elle réussit à garder dans l'ombre, au fond d'un jardin. La duplicité du mensonge peut se refouler. Elle fait alors une bulle invisible, une enveloppe secrète, un manteau d'identité peut-être impure mais personnelle. La construction psychologique est magnifique: Élisabeth, sous sa normalité, cache un fort penchant pour les malades de son père, psychiatre. Après 40 ans, elle vient tout juste de s'en rendre compte.

Dans l'arrachement du non-dit, qui laisse autour de lui un halo d'émotions refoulées, la parole dévoilée vient au jour. Le récit, d'une transparence qui sait affoler, bouleverse par sa justesse. L'enfant est là, sur les pages, avec véracité, tandis que la femme mûre, retrouvant ses fantômes, consent à soi.

Enjeux en coulisses

Wiazemsky atteint la vacance profonde, la disponibilité d'une préadolescente intelligente et douce, assez aventureuse pour risquer sa vie, sans bien mesurer ses gestes. Défi au père, à la loi, à tous les ordres, le jeu prend le pas. Le plus touchant n'est pas l'acte manqué, ni l'interdit qui pèse, ni l'aspect lisse d'une dynamique familiale très logique, ni la hantise de Fantômas. Tout converge. Ce qui touche est le trouble de l'enfant sensible, gérée par des peurs dont aucun adulte ne mesure la profondeur. L'angoisse la pousse à peupler son petit monde pourtant strict, discipliné et occupé.

Ainsi se construisent les petites personnes qui ont du caractère. Solitaires et braves, elles passent entre les regards qui se posent pourtant sur elles. Leur apparence domptée trompe l'entourage. Qui voit la noirceur du mal qu'elles perçoivent et la beauté d'un être qui les attire? Qui croit à la vision d'un écureuil à la tête tranchée, sur la fenêtre d'une chambre? La phobie d'une enfant sage est un drame accessoire.

Mais Betty veut être Élisabeth. Sans cri ni caprice, elle grandit, se libère de l'enfance. Elle ne sait pas ce qu'elle retient d'impuissance et de colère. Qui la dirait en état d'abandon? Pourtant, elle ressent le déni, la fragilité d'une cadette, les inhibitions d'une mère, le regard absent d'un père, tout est enregistré et restitué avec subtilité. Le merveilleux, c'est bien l'écriture de Wiazemsky: il fait découvrir un spectacle vivant de transformation intérieure, sans jugement, sans explication, moins brutalement que lorsqu'on rêve, mais dans un même ordre de réalité.

La vérité du roman, finement élaborée, est donnée en partage. Sans arguments ni mystification, elle concerne la reconnaissance des émotions qui, coupées ou non de la conscience, jettent un pont ou exigent des sauts par-dessus le vide, à chaque tournant de la vie. Toutes les relations aux autres en sont durablement affectées.