Beaux livres - Le luxe de la connaissance

Le savoir n'a pas été également réparti parmi les hommes au fil de l'histoire, loin s'en faut. On le constate aisément en feuilletant les images d'ornements en or, de fioritures de marbres et de somptueuses enluminures des bibliothèques du monde, auxquelles les Éditions de la Martinière viennent de consacrer un beau livre.

Rien ne dit plus que ce luxe écrasant à quel point le savoir a été, au fil des siècles, l'apanage d'une élite qui, cependant, a souvent eu la bonne idée d'ouvrir ses collections rares, ses ouvrages de prix, au grand public.

L'ouvrage survole plusieurs grandes bibliothèques d'Europe et des États-Unis, celles des grands monastères d'Autriche à celle du Congrès des États-Unis en passant par la Bibliothèque nationale de Prague et celle de Russie.

Présentant chacun de ces lieux de savoir, ces «cocons généreux», comme les auteurs les désignent justement, un texte relève quelques anecdotes liées à l'érection de chacun d'eux.

«Alexandrie nous rappelle que tout établissement humain est un organisme qui naît, vit et meurt. Tant qu'une bibliothèque est utile et fréquentée, elle se développe. Lorsqu'elle ne répond plus à sa fonction, elle perd peu à peu de son influence», écrivent Guillaume de Laubier et Jacques Bosser en avant-propos. Ainsi, les bibliothèques conventuelles, qui se sont épanouies en Europe à partir du XIe siècle, sont presque toutes disparues au XIXe siècle, subissant le repli de l'Église romaine et son refus des Lumières.

On ne s'étonnera donc peut-être pas de constater que la bibliothèque du Vatican est l'une des bibliothèques du monde où les livres sont les moins accessibles. On y raconte même qu'en 1852, un jeune poète allemand du nom de Paul Heyse en a été expulsé pour avoir tenté d'y copier quelques vers. On avait donc le droit d'y lire mais non celui d'y copier. Cette pratique renvoie à une mentalité moyenâgeuse, celle-là même qui a fait que saint Colomba a été «chassé d'Irlande au VIe siècle pour avoir copié sans autorisation un livre qu'il admirait»... Encore au XXIe siècle, n'«entre pas qui veut» dans la Biblioteca Apostolica, pourtant ouverte au public, disent les auteurs.

Pourtant, dès le XVIIIe siècle, Charles VI d'Autriche disait attendre de sa bibliothèque, la Bibliothèque de Vienne, qui fut la première bibliothèque publique d'Europe, que «l'utilisateur n'ait rien à payer, il doit en partir enrichi et y revenir plus souvent». Le souverain a cependant ajouté qu'étaient exclus de ces lieux de connaissance «les ignorants, les valets, les fainéants et les badauds». À l'endroit initial de la Bibliothèque de Vienne, aujourd'hui, «on ne lit plus dans la Prunksaal, et on paye pour la visite», constatent les auteurs.

On mesure aussi la puissance que symbolise la grandeur d'une bibliothèque en visitant sur papier glacé les salles de la Bibliothèque du Congrès, à Washington. Lors de son inauguration, en 1897, on a qualifié cette construction de bibliothèque la «plus vaste», la «plus coûteuse» et la «plus sûre» au monde.

En introduction, les auteurs mettent cependant le lecteur en garde contre l'apparente immortalité des bibliothèques: «Que seront nos bibliothèques dans 50 ans?», demandent-ils. «Il est fort possible que l'informatisation supplante totalement les bibliothèques, du moins dans le sens que nous donnons à ce mot.»

Pourtant, au hasard de ces pièces pleines de livres, photographiées sans lecteurs, on se surprend à rêver de cette anecdote racontée par Nicholas Basbanes. Alors qu'en 1995 il trouvait à la bibliothèque Athenaeum de Boston plusieurs tomes d'un ouvrage daté de 1914 dont les pages n'avaient encore été ni coupées ni feuilletées, il s'était demandé tout haut: «Mais pour qui avait-on bien pu acheter ces livres, il y a 85 ans?» Ce à quoi le bibliothécaire avait répondu: «Mais nous les avons achetés pour vous, Mr. Basbanes.»