Alice au pays des cauchemars

L’histoire d’Alice est touchante et l’écriture de Michel Moatti, brillamment ciselée.
Photo: Christine Glade Getty Images L’histoire d’Alice est touchante et l’écriture de Michel Moatti, brillamment ciselée.

Il arrive que certains livres ne se laissent lire qu’entre les lignes alors que d’autres se lovent quelque part, en filigrane presque, au-delà même des mots. Mais quelle que soit la façon dont on lira cette étonnante histoire, on se rendra compte deux pages avant la fin… qu’on s’est fait avoir tout au long !

Bizarre d’impression qui tient à la fois de la surprise, de la frustration et, disons-le carrément, de l’admiration devant une réussite exceptionnelle.

La « tentative » de la 105

On connaît peu de choses de ce Michel Moatti sinon qu’il enseigne la sociologie à l’Université de Montpellier III et qu’il a déjà été journaliste. Il signe ici son troisième roman après Retour à Whitechapel et Blackout Baby publiés dans la collection « Grands détectives » chez 10-18, nous apprend également la quatrième de couverture. C’est bien. Mais tout cela ne prépare absolument pas le lecteur au choc qu’il va vivre ici…

Il s’agit en fait de l’histoire d’Alice Hoffman, une jeune femme qui sort d’un profond coma de 53 jours après une tentative de suicide. Rapidement on apprend qu’elle n’a pas pu supporter la perte de son fils Franck, 11 ans, emporté par un mur d’eau sur le bord d’un canal lors d’un orage violent. Une histoire donc qui se passe surtout dans un lit de la clinique Belmont, un centre de « soins de suite » situé en banlieue parisienne, mais qui nous amènera dans le Morvan profond, le long des écluses du Nivernais, et même jusqu’à Baltimore et en Australie…

L’histoire d’Alice est touchante et l’écriture de Michel Moatti, brillamment ciselée. Il faut dire que le lecteur découvre tout ce qui arrive à Alice par le biais de sa faible présence à la réalité : c’est elle qui raconte si merveilleusement cette histoire extirpée un mot, une image à la fois des brumes de sa conscience torturée par la culpabilité. Les détails techniques du suicide d’abord puis la surprise de ne plus être morte et la culpabilité qui revient. Et l’absence du fils. Douloureuse.

À la clinique, on tente de la faire parler pour qu’elle se libère de ce poids, mais rien n’y fait. Jusqu’à ce que surgisse un impossible personnage, Van Dern, un flic en convalescence qui apparaît au bout du lit d’Alice et qui lui dit : « Et si votre fils n’était pas mort… » Cette phrase aura l’effet d’un électrochoc : Alice se remettra à revivre en devenant complice de Van Dern. Lentement, on en apprendra alors un peu plus sur elle, sur son métier, ses goûts, ses lectures… Entre autres sur son affection pour Poe et surtout sur ce livre bizarre qu’on lui a remis à la clinique et qui se déroule en Australie, au pays de l’Arrière, et qui met en scène aussi un jeune fils nommé Franck.

Bientôt, on verra Alice et Van Dern s’échapper tous deux pour mener l’enquête sur le terrain — ce qui nous vaudra des pages admirables sur le Morvan. Et c’est là, près de ces fameuses écluses, que toute l’histoire ressurgira difficilement, comme arrachée du tourbillon bouillonnant dans lequel Alice et Franck ont sombré ce jour-là. Sauf que, concrètement, l’enquête tourne en rond et que rien n’en ressort vraiment… jusqu’à ce que l’on saisisse, deux pages avant la fin, à quel point l’auteur et son personnage nous ont entraînés dans les méandres de la plus pure fiction que l’on puisse imaginer. Celle-là même qui s’écrit sous nos yeux en se servant du moindre élément.

Ce livre est un piège admirable et ce serait un sacrilège de vous en dévoiler l’élément essentiel : allez donc vous y perdre en attendant le prochain opus de Michel Moatti.

Alice change d’adresse

Michel Moatti, HC éditions, Paris, 2016, 300 pages