Une époque innocente

Selon Nooteboom, Berlin est la ville qui a le mieux effacé le triomphe des haines par leur «lente usure».
Photo: Odd Andersen Agence France-Presse Selon Nooteboom, Berlin est la ville qui a le mieux effacé le triomphe des haines par leur «lente usure».
L’écrivain néerlandais compte six décennies de publications. Dans chaque pays qui l’a traduit, on a composé de lui un portrait différent. Traduit ici de l’allemand, l’ensemble de ces textes fait valoir sa culture et son universalité.

Cees Nooteboom sera-t-il un des prochains nobélisés en littérature ? On le dit. J’avais bien mille vies et je n’en ai pris qu’une condense sa pensée du voyage, où sa notoriété s’éclaire. Rappelons que Nooteboom est né à La Haye en 1933, qu’il a fait son tour du monde, en maîtrisant plusieurs genres, de la poésie à l’essai, en passant par de nombreux romans.

Voici l’occasion d’aborder sa liberté en français. Émaillé de réflexions morales ou politiques, cet essai littéraire déborde du journalisme. Comme dans Rituels, Dans les montagnes des Pays-Bas, Le jour des morts, Le matelot sans lèvres, romans parus en poche, ou encore Hôtel Nomade ou ses livres portant sur l’Espagne, il apparaît comme un témoin soucieux de ses sujets et de ses lecteurs.

Dans ces pages, Nooteboom parle peu de lui. De son enfance, aucun souvenir. Traumatisé par les bombardements qui tuèrent son père, avance-t-il, il aurait compensé cette perte par un fort désir d’inventer sa vie. Ses paysages retiennent l’attention, tant par les impressions que par les rencontres, qu’il a souvent faites accompagné de sa femme, photographe. Un succès discret est venu, puis des honneurs.

De la solidarité
Ce grand Européen a eu les yeux ouverts sur les problèmes d’aujourd’hui. Même si le terrorisme a changé le monde, il refuse aux conflits le nom de guerre des civilisations : « Et si tant est qu’il existe un début de solution, il ne peut résider que dans l’abolition de notre invraisemblable méconnaissance réciproque. » De quoi la richesse culturelle se nourrit-elle ? Voyez le syncrétisme jadis établi à Cordoue, les grandes transmissions arabes, et maintenant l’entraide entre les personnes et les peuples.

Sensible aux bonnes relations dans les capitales multiculturelles, il y discerne mille vies possibles, y compris celle des morts. Ainsi, en pensant concrètement les sentiments et les émotions, il fait revivre l’histoire. Berlin est la ville qui a le mieux effacé, à ses yeux, le triomphe des haines par leur « lente usure ».

La connaissance réciproque
Suivons-le à Buenos Aires, se perdant dans « l’atmosphère nerveuse » du continent et multipliant les comparaisons. Quel plaisir ! Budapest, Rabat, Paris, Dallas, Qom, New York, il en donne la perspective. « Quand j’ai fini la cathédrale, je compose la symphonie », écrit-il en poète dans Riches heures. Fantaisie ou vérité, ses notes sont claires et précises.

Nooteboom incarne la paix et reflète la diversité du monde. Au Japon, à Macao, à Lisbonne, à Ispahan, à Florence, inlassable et insatiable, il consigne : « Certains endroits détiennent un pouvoir qui éveille l’envie de voyager. » Les frontières sont autant de ponts, « une trace sur du sable blanc ». Lire les signes discrets en les franchissant, c’est bâtir un peu d’éternité en beauté.

Plusieurs textes sont inédits en français. Par exemple, son hommage aux journaux, si accessibles, vante ce qui décloisonne l’esprit local ; en même temps, dit-il, un voyageur y déniche aisément la vigueur du lieu. Dans cette veine, la traduction française de Philippe Noble, passée par le double filtre allemand et néerlandais, a été rajeunie. Une chronologie de sa vie a été ajoutée à l’édition originale.

Cet écrivain de l’environnement a privilégié une posture d’ombre pour faire corps avec les lieux. Trotteur que découvrir émerveille, il a noté ses observations, si bien que, instruit de neuf, à chaque départ, il a su déplacer ses centres d’intérêt et multiplier les lecteurs.

J’avais bien mille vies et je n’en ai pris qu’une

Cees Nooteboom, textes choisis et présentés par Rüdiger Safranski, traduit de l’allemand par Philippe Noble, Actes Sud, Arles, 2016, 184 pages