Printemps arabes: une histoire des possibles

Le récit de Pierre Torres reste profondément attaché à ces quelques mois de liberté où l’issue du combat entre rebelles et islamistes n’était pas jouée.
Photo: Famille Torres Associated Press Le récit de Pierre Torres reste profondément attaché à ces quelques mois de liberté où l’issue du combat entre rebelles et islamistes n’était pas jouée.

Pierre Torres avait 29 ans lorsqu’il a été capturé en Syrie, en juin 2013, ce qui avait mis fin à la plongée de ce jeune Français au coeur des soulèvements arabes. Dans Jeunesses en révolution, l’ex-otage interroge notre distance par rapport à ces soulèvements populaires.

Laurent Borredon, journaliste au Monde, pose en préface de l’essai une question cruciale : « Était-il possible, pour notre génération, de s’engager dans les Printemps arabes ? » Pour la poignée de jeunes Français avec lesquels Pierre Torres part en Libye au printemps 2011, la réponse va de soi : « Des peuples entiers qui se soulèvent à deux heures d’avion de Paris, il fallait en savoir plus. » Un blogue leur permet de témoigner des bouleversements qu’ils observent. « On y allait à tâtons, mais on a parfois mieux réussi que les journalistes professionnels », se souvient-il en entrevue avec Le Devoir depuis la France.

Quelques mois plus tard, Pierre Torres reprend son envol pour voir de plus près la révolution syrienne. Par son témoignage sur place, il espère contribuer à assister le peuple syrien dans sa lutte, obtenir des soutiens extérieurs. « Je fais partie de la génération qui se souvient qu’en Bosnie la médiatisation du massacre de Srebrenica avait été décisive dans l’intervention de l’OTAN », écrit-il.

 
Photo: Famille Torres Associated Press Le récit de Pierre Torres reste profondément attaché à ces quelques mois de liberté où l'issue du combat entre rebelles et islamistes n'était pas jouée.

Contrairement aux analyses qui posent a posteriori un regard amer sur ces révolutions, le récit de Torres reste profondément attaché à ces quelques mois de liberté où l’issue du combat entre rebelles et islamistes n’était pas jouée. Et c’est dans cette indétermination que pouvaient émerger dans les régions libérées de la tyrannie de Bachar al-Assad autant de groupes de jeunes, de comités féministes, des blogueurs, des journaux. Jusqu’à ce que tout soit soudainement balayé. « La montée en puissance du groupe État islamique signe la fin d’un possible. »

L’enlèvement de Pierre Torres, le 22 juin 2013, à Raqqa, vient y mettre un point final. Il est emprisonné pendant 10 mois, avec trois autres journalistes français et d’autres otages occidentaux, dont l’Américain James Foley.

L’envie du martyr

Loin de l’apitoiement, le récit de son incarcération dans les geôles du groupe EI regorge de détails cocasses sur ces soldats du califat passant leur temps à visionner des vidéos glorifiant leurs massacres, sur leurs superstitions mêlant le prêche du Coran à des croyances archaïques. Nombre de leurs geôliers sont venus d’Europe. Parmi eux se trouve Mehdi Nemmouche, que les ex-otages identifieront comme étant l’assaillant du musée juif de Bruxelles en 2014. Un « sale type, narcissique et paumé, prêt à tout pour avoir son heure de gloire », dira Torres au Monde. D’autres djihadistes présentent un autre profil. « Ils sont jeunes, pas paumés, au contraire. Aucune nécessité ou difficulté matérielle derrière leur engagement. » En surface, ils paraissent intégrés à la société occidentale. Comme Najim Laachraoui, « un type très structuré, qui aurait pu être un directeur de ressources humaines » et qui se révélera être l’un des kamikazes de l’aéroport de Bruxelles.

Comment expliquer cet attrait pour la mort, cette envie de devenir martyr ? « Le groupe EI est un État totalitaire, où tout un chacun a l’impression qu’il pourrait être tué », nous explique Pierre Torres. La mort devient une solution logique, presque une délivrance. Les djihadistes aiment ainsi montrer aux otages des photos de leurs frères d’armes morts avec le sourire. « Des sourires de Joconde, un peu forcés. »

Rien dans le récit de l’ex-otage qui n’échappe à ce regard acerbe et ironique, du retour des quatre otages en France, qu’on retarde in extremis pour faire la une des journaux du matin, jusqu’à cet incident surréel, peu de temps après sa libération, où il découvre qu’il figure sur un fichier antiterroriste français en raison d’une enquête aberrante concernant son frère.

Jeunesses en révolution est un passionnant récit de voyage où se confrontent deux formes d’engagement : celle de Torres — petit-fils de résistants espagnols —, héritier de la tradition révolutionnaire voulant se lier aux peuples en lutte, et celle d’une jeunesse déracinée venue rejoindre un empire destructeur, prête à tuer et à se tuer pour donner du sens à son existence.

À l’instar de son compagnon de détention, le journaliste Nicolas Hénin, auteur de Jihad Academy : nos erreurs face à l’État islamique, Torres n’épargne pas les pouvoirs occidentaux, dont la démonisation de l’islamisme ne fait que lui offrir plus de recrues. « Le moteur de leur adhésion au groupe EI ne réside pas dans la force d’attraction du califat, mais dans l’exclusion exercée par notre monde. » Devant cette machine suicidaire, il aurait fallu « encourager les espaces concurrentiels » à l’islamisme : des espaces de liberté de pensée, de parole et d’action politique pour ces régions. Autrement dit, s’engager dans ces révolutions. Une histoire des possibles dont le récit de Torres vient désormais témoigner.

Jeunesses en révolution

Pierre Torres et Laurent Borredon, La découverte, Paris, 2015, 176 pages, en vente en version numérique chez Renaud-Bray et en papier à leslibraires.ca