Joyce Carol Oates au vitriol

L’auteure Joyce Carol Oates
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse L’auteure Joyce Carol Oates

Jusqu’à quel point doit-on plonger dans les livres de cauchemars, dans ces récits qui nous rapprochent du coeur barbare des hommes ? Est-ce nécessaire d’être hanté, quelques jours de lecture durant ? Le lecteur, glissant entre les pages de Daddy Love, énième livre de la très prolifique Américaine Joyce Carol Oates (Blonde, Les chutes, Mudwoman), pourra se poser la question devant cette histoire terrible d’un enlèvement d’enfant.

Est-ce un devoir d’empathie, d’humanité, d’ouverture à toutes les possibilités du littéraire, qui demande de plonger dans cette peur primaire, celle des parents comme celle des enfants, d’une séparation forcée ? Robbie, cinq ans, est kidnappé. Alors qu’il est avec sa mère, au sortir d’une trop excitante virée de Pâques au centre commercial d’une petite ville du Michigan. Elle est assommée. Il est enlevé. Les trois premiers chapitres, qui relatent en boucle les cinq minutes précédant le rapt, tout en dressant un portrait beau et complexe (beau parce que complexe) de l’amour maternel (teint d’impatience, de fierté, de culpabilité, d’amour, de préoccupation, etc.), glacent déjà le sang, tournant autour de l’enlèvement annoncé, étirant le suspens jusqu’à faire vibrer d’anticipation.

Le reste de la vie

On oscillera ensuite entre les scènes où le kidnappeur, Daddy Love, entame le conditionnement de celui qu’il appelle désormais Gideon, faisant de lui pour les sept prochaines années son petit esclave, et celles où les parents — surtout la mère — toujours éplorés, même alors que passe le temps, tentent sans grand succès de continuer à vivre.

On ne peut cesser de tourner les pages, ni de se laisser posséder par le récit, aussi sombre soit-il. Peut-être parce que Carol Oates a la précision, en quelques mots, de relater également les moments de bonheur passés — jamais simplistes —, de brillance familiale. « Est-ce qu’une femme devient un peu folle quand elle a un enfant ? Est-ce qu’on s’habitue à l’enfant ? Est-ce qu’on veut s’y habituer ? Lorsque Dinah se rappelait sa vie avant Robbie, sa vie avant sa grossesse, elle était stupéfaite par l’insignifiance de son existence quand elle n’était qu’elle », lit-on ainsi.

Elle a aussi l’intelligence d’éviter le scabreux. Pas par censure, mais pour percer ainsi la manière de penser du kidnappeur (les punitions qui sont des viols, par exemple). On comprend ainsi comment Gideon n’arrive pas à se rebeller. Gideon qui vieillit, qui approche de cet âge où Daddy Love se lasse de ses Fils, s’en débarrasse. Sera-t-il un prochain cadavre dans le cimetière forestier improvisé ?

Une dure plongée, hyperréelle, où l’on manque à plusieurs reprises d’air, une plongée semblable à celle qu’on a vécue en lisant Sukkwan Island de David Vann (Gallmeister, 2010). « Le véritable désavantage, c’est que tu attribues le reste de ta vie — chaque humeur, chaque passage à vide — à cette catastrophe. Tu es incapable d’imaginer une autre vie. Il n’y a que celle-là. Tu n’as pas de perspective », écrit encore Oates.

Et la dernière page, qui laisse entendre qu’on ne peut, à la suite de ce genre de traumatisme, être autre chose que victime, fait frémir. Hyperefficace. Glaçant.

«Maintenant tu es en sécurité avec moi, fils. Dieu m’a envoyé à toi. Juste à temps ! C’était une créature impure, cette femme à qui tu étais confiée. Elle était le moyen de ta venue au monde. Mais rien de plus. Daddy Love est ton destin. Daddy Love sera à la fois ton père et ta mère. De ce jour et à jamais. Amen.» Extrait de «Daddy Love»

Daddy Love

Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais par Claude Seban, Philippe Rey, Paris, 2016, 270 pages