Comment devenir un auteur en deux jours… et se fatiguer

L’écrivain Jean Barbe commente, encourage et réconforte les participants de l’atelier d’écriture.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’écrivain Jean Barbe commente, encourage et réconforte les participants de l’atelier d’écriture.

Publier un roman est le rêve de bien des auteurs en herbe. Pour y arriver, rien ne vaut un travail constant, acharné, quotidien. Voilà la leçon à tirer d’un nouvel atelier d’écriture offert par trois auteurs québécois.

Ils ne sont pas là pour divertir, mais pour enseigner. Jean Barbe, Perrine Leblanc et Bertrand Laverdure proposent de démystifier l’écriture de fiction par une formation professionnelle de deux jours, moyennant 250 $. Pari risqué pour ce trio inusité ? Visiblement pas. Les 9 et 10 juillet, la salle de conférence du Conseil des arts de Montréal débordait pour la deuxième édition de l’atelier. C’était la même chose lors de la première édition, tenue en mai dernier.

Carnet de bord d’une journaliste s’étant prêtée au jeu.

Jour 1

Samedi matin gris et pluvieux, il est 9 h 30 et 25 participants, presque autant d’hommes que de femmes, sont réunis autour d’une vaste table rectangulaire. Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils venus ? Scénaristes, traducteurs, publicitaires, bibliothécaires… et un conseiller financier sont au rendez-vous. Certains sont de retour, d’autres en sont à leur première expérience. La vaste majorité espère franchir une impasse, être « débloquée » dans l’écriture d’un projet. Barbe, Leblanc et Laverdure seraient-ils des plombiers littéraires ? Et ces participants, sont-ils si mal embouchés ?

Jean Barbe entreprend de les soulager. « Dans votre tête, il y a plein de commentateurs sportifs qui vous jugent, vous disent que vous n’êtes pas bons », dit-il, arpentant la pièce de long en large, tel un lion en cage. On dirait un entraîneur avant le début d’une partie. Pointant sa tempe de l’index, il ajoute : « L’important, c’est de leur dire : “Ta yeule !” » Tous l’imitent et répètent à l’unisson le mantra du jour. L’ambiance est cordiale, bienveillante.

L’auteur confie qu’il se regarde écrire lui-même et qu’il ne se trouve pas bon. « Chaque fois, tout est à recommencer, dit-il. Ça fait six ans que j’ai peur de décevoir. » Plus tard, il dira : « C’est quoi, un roman, sinon essayer de répondre à des questions, à des images qui nous obsèdent et reviennent inlassablement ? »

Perrine Leblanc parle de l’importance de la contrainte, dont se nourrit la création. Elle élabore un plan extrêmement défini pour chacun de ses romans — y compris le troisième qu’elle écrit ces jours-ci —, qui peut toutefois changer en cours de route. « C’est la pierre que je vais tailler, la contrainte de départ dont j’ai besoin pour écrire », illustre-t-elle.

Premier exercice, on choisit une dizaine de mots au hasard et on compose un paragraphe. Puis vient le deuxième, poétique celui-là. Bertrand Laverdure nous demande de choisir un numéro de téléphone, de noter les chiffres à la verticale et d’accoler à côté de chacun le nombre de mots correspondant. Une participante a mal compris et lit un paragraphe bourré de chiffres. Ça crée un effet comique en raison de l’accumulation.

C’est le moment de la déduction par l’observation. On contemple une photo pour en extrapoler une dizaine de lignes. Puis vient la bible du personnage. Pendant cinq bonnes minutes, on ferme les yeux, on laisse monter une image et on commence à l’interroger. Jean Barbe insiste sur l’importance d’en savoir plus que nécessaire : « Le personnage le sait. Donc, si l’auteur ne le sait pas, il ne le comprend pas. »

Nouveau tour de table. Cette première journée se déroule sur les chapeaux de roues. Tous décrivent dans le détail des protagonistes qui n’existaient pas il y a une heure. Ils serviront le lendemain à la rédaction d’une nouvelle de trois pages, le clou de l’atelier. On enchaîne en explorant les différentes voix narratives en rédigeant au « je » ou au « il » une dizaine de lignes autour du personnage.

Puis vient l’ultime épreuve du jour, le gueuloir. Un timide se lève et lit le début d’une nouvelle au style western mettant en scène un shérif au langage cru. « T’étais en état d’écriture, lui dit Jean Barbe. On te lâche lousse une semaine ou deux et puis… »

Jour 2

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les écrivains Perrine Leblanc (à gauche) et Jean Barbe (arrière-plan) écoutent une des participantes lire son œuvre.

Certains ont rêvé à leur personnage. Tous ont passé une bonne partie de l’avant-midi à rédiger une nouvelle. Jean Barbe évoque les « conditions épouvantables » auxquelles se prêtent les participants, « entassés comme des sardines, dans le bruit, en buvant du mauvais café », pour illustrer à quel point il est idiot d’attendre le moment parfait pour écrire. « Quand je serai en vacances, quand les enfants seront partis, énumère-t-il. Pas besoin de conditions gagnantes pour faire un référendum ! » Il cite la loi de Newton : « Tout corps en mouvement tend à rester en mouvement. Si l’on pose le crayon deux ou trois jours, c’est difficile de repartir. »

C’est l’heure H, celle de la lecture des nouvelles. Jean Barbe explique que « raconter une histoire, c’est prendre le lecteur par la main ». « Là, tu ne me prends pas assez par la main », dit-il à un participant dont la nouvelle est touffue et échevelée. Une autre a manqué de temps, lit quelques bribes. « Termine ce texte et envoie-le-moi par courriel », dit-il. Une jeune retraitée aborde le suicide d’un de ses étudiants et fond en larmes. Perrine Leblanc m’avait prévenue durant la pause-repas qu’il y avait parfois des moments intenses, émotifs.

Depuis la veille que Jean Barbe commente, encourage et réconforte : « Trouver une phrase qui ouvre sur quelque chose, c’est énorme. C’est ça, écrire ! » Au détour d’une pause, il avoue se sentir épuisé. Plus discrets, ses collègues n’en prodiguent pas moins de précieux conseils.

« Tout le monde a de l’imagination. L’imagination ne consiste qu’à regarder un peu plus longtemps ce que tout le monde frôle du regard », dit Bertrand Laverdure. « Les adverbes, marqueurs de relation et adjectifs sont souvent de trop. La lecture à haute voix permet de les détecter, explique Perrine Leblanc. « Less is more », ajoute Bertrand Laverdure. « Attention aux textes très descriptifs, il faut montrer davantage », insiste Perrine Leblanc. « Show us, don’t tell. » Plus tard, elle ajoute : « Quand il y a des questions dans le texte, c’est l’auteur qui s’interroge. »

Au fil des lectures, quelques talents émergent. Est-ce que ces apprentis, aux influences à peine voilées, repartiront chez eux pour mettre au monde ce roman tant rêvé ? Deviendront-ils écrivains professionnels, publiés et primés ? Est-ce le but de l’exercice ? Les auteurs québécois vivant de leur plume sont si rares… Pressé de questions à ce sujet par un participant, Bertrand Laverdure dit : « On n’écrit pas pour gagner de l’argent, mais parce qu’on aime ça. » Pour Jean Barbe, l’important est que ces textes existent et cessent d’être des regrets.

1 commentaire
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 30 juillet 2016 07 h 49

    Laverdure

    pas Laverdière