Le désert où naquit Tit-Coq

Le triomphe en 1948 de «Tit-Coq», de Gratien Gélinas, marqua la libération d’une sensibilité longtemps refoulée.
Photo: Archives Le Devoir Le triomphe en 1948 de «Tit-Coq», de Gratien Gélinas, marqua la libération d’une sensibilité longtemps refoulée.

Peut-on dépasser le provincialisme artistique, se défaire de l’imitation plus ou moins servile des maîtres étrangers ? La question qui hante encore en secret nos créateurs effleurait l’esprit de nos critiques entre 1918 et 1939 pour se poser crûment peu après. Chroniques des arts de la scène à Montréal durant l’entre-deux-guerres révèle combien le triomphe en 1948 de Tit-Coq, de Gratien Gélinas, marqua la libération d’une sensibilité longtemps refoulée.

Critique né à Londres, Samuel Morgan-Powell, du quotidien Montreal Star, constata que, grâce à Tit-Coq, « une nouvelle ère » commençait « dans l’histoire du théâtre canadien ». Mais il aura fallu que la pièce, créée en français ici, au Monument-National, fût plus tard jouée en anglais à Toronto pour qu’elle existât aux yeux du critique, qui gardait le silence même sur les productions françaises du prestigieux et parfois bilingue His Majesty’s Theatre, rue Guy, à Montréal.

Voilà ce qu’explique Lorne Huston pour montrer « l’incapacité » d’un journaliste, pourtant éclairé, de concevoir l’originalité théâtrale du point de vue linguistique du dramaturge et des premiers spectateurs. L’historien prouve que les critiques anglophones étaient souvent aussi déconnectés de la réalité sociale que leurs confrères des journaux de langue française.

Grâce à cinq autres collaborateurs, l’ouvrage collectif, publié sous la direction de la musicologue Marie-Thérèse Lefebvre, analyse, de façon lucide, ce qui apparaît comme une attitude désincarnée de la critique reflétant l’immaturité d’une vie artistique fermée aussi bien à la recherche de l’authenticité qu’aux courants d’avant-garde. Marie Beaulieu nous y apprend que la danse expressionniste illustrée par l’Allemande Mary Wigman, en tournée à Montréal, ne fut louée que par le critique Thomas Archer, de la Gazette.

Pas toujours ouvert à la modernité, ce natif d’Angleterre plaçait tout de même très haut l’oeuvre novatrice du dramaturge américain Eugene O’Neill. Dès 1929, Henri Letondal, critique de théâtre au quotidien Le Canada, contribua, lui aussi, à la modernisation en s’élevant contre la censure, mais sans oser affronter le clergé qui la dictait et rejeter le « théâtre chrétien » illustré par le dramaturge français Henri Ghéon et dont le père Émile Legault fera la promotion.

Hervé Guay expose la chose avec nuance et cite un critique encore plus moderne à l’époque, Jean Béraud, de La Presse : les pièces parisiennes sont, « pour la plupart, injouables » à Montréal, « même si cela doit nous faire passer pour des inférieurs ». Malgré tout, le personnage de Tit-Coq, qui avoue être un « maudit bâtard », précise : « Vu que c’est bien peu de ma faute, y a pas un enfant de chienne qui va me jeter ça à la face ! » Voilà la première affirmation de l’originalité du Québec théâtral.

Chroniques des arts de la scène à Montréal durant l’entre-deux-guerres. Danse, théâtre, musique

Sous la direction de Marie-Thérèse Lefebvre, Septentrion, Québec, 2016, 328 pages