Voyage dans des contrées imaginaires

Détail d’une illustration de François Schuiten tirée du roman de Jacques Abeille «Les jardins statuaires»
Photo: Le Tripode Détail d’une illustration de François Schuiten tirée du roman de Jacques Abeille «Les jardins statuaires»

Jacques Abeille est un magicien du romanesque surréel. Auteur des Jardins statuaires et du Veilleur du jour, qui inaugurent Le cycle des contrées, il nous reçoit dans sa maison bordelaise de Libourne, où il vit.

Quand l’éditeur Frédéric Martin, au Tripode, décide de donner une seconde naissance à l’oeuvre de Jacques Abeille, alias Leo Barthe, mesure-t-il son audace et prévoit-il son succès ? À n’en pas douter, il lui offre une lisibilité qui la rend d’un coup accessible et cohérente.

Schuiten puis d’autres dessinateurs y frottent leur imaginaire. Ainsi Pauline Berneron, femme de l’écrivain, va-t-elle cartographier Lecycle des contrées, l’illustrer, et permettre à ce surréaliste, surpris d’être soudain dans la mire des universitaires et des passionnés de sagas, de partager le puits sans fond de ses rêves. Ils y puiseront quantité de contes, de poèmes et de récits érotiques.

Comment vit un écrivain qui porte et développe, pendant quarante ans, un univers imaginaire aussi construit ? « À 74 ans, si je regarde en arrière, je suis effaré d’une vie parfaitement rectiligne et rigoureuse, et d’avoir commis des livres qui s’enchaînent et se répondent, alors que mon parti pris de départ était la fantaisie. Je suis presque déçu de voir une cohérence à laquelle je n’ai jamais pensé. »

Mystère et baroquisme

Photo: Le Tripode Le romancier Jacques Abeille

« Mon sentiment, quand j’écrivais Les jardins statuaires et Le veilleur du jour, les deux premiers livres du Cycle des contrées, était d’être très malheureux sur terre et dans le contexte où je vivais. J’avais besoin de rêves, dit-il. Mes rêves se sont répartis entre ceux de la nuit, qu’en surréaliste j’ai notés autant que possible, mais ils ne me procuraient pas la plénitude d’émotions que je connaissais la nuit. Puis, par hasard, je suis tombé sur l’autre espèce, le rêve éveillé, qui me venait du mouvement mécanique de la plume que j’avais en main. »

Abeille raconte son enfance. Son père, officier de la résistance, meurt en 1944. Sa mère, au terme de cette liaison, retourne dans ses foyers. L’enfant, déclaré sous une fausse identité, est recueilli par le frère jumeau de son père. Or cet homme, faible et dominé, lui fait payer le ressentiment qu’il éprouve. À 15 ans, le garçon apprend son origine adultérine. Il comprend alors son malheur, les humiliations subies depuis toujours dans cette famille.

Origines d’une vocation

« Je suis parti de Nerval. À 16 ou 17 ans, j’entrai dans la confidence et dans l’intimité amicale, dans la sensation de proximité généreuse que procure Nerval, qu’ont bien saisie Gérard Macé et Florence Delay. J’aurais voulu pouvoir écrire comme cela, sans avoir jamais eu l’intention d’être écrivain. » Là-dessus survient un fait d’écriture. C’est un récit publié par Régine Deforges, un rêve éveillé, conforme à la doctrine freudienne : une déception érotique, écrite en quelques jours.

Très tôt, il repère des germes d’écriture. Il découvre, au début des années 1960, à Bordeaux, un cimetière oublié, un îlot encerclé de maisons fermées, sans accès. « J’ai erré longtemps autour de ce pâté de maisons. Mais un endroit un peu plus élevé permettait de voir cet espace de pierres, encombré de sureaux et d’ombrages. Ça m’a donné l’impression d’être à Prague. C’était un cimetière juif désaffecté, à l’abandon. » Une dizaine d’années plus tard, il en sortira Le veilleur du jour, commencé en 1973 et achevé en 1976.

Le surréel

« L’origine des Jardins statuaires, écrit entre-temps, est moins mystérieuse. J’étais dans les Landes. Je voyais un paysan que je connaissais bien, Félicien Laborde. Je passe sur la route, le long de son jardin potager, et je le vois, penché avec sa binette pour désherber le carré de courges. »

Je rattrape, je ravaude, je ne m’encombre pas de ce genre de souci, écrire dans l’ordre

 

Ces cucurbitacées oblongues servent à nourrir les canards. On les coupe et chaque moitié devient une mangeoire. « Je passe. — Bonsoir Félicien. — Bonsoir Jacques. Je fais dix pas et je dis : “Ces courges, c’est un peu comme les calebasses, on pourrait les étrangler, leur donner des formes extraordinaires. Ah ! ce serait curieux si des statues sortaient du sol de cette manière et qu’il suffisait de biner pour avoir des statues !” Quelques pas encore, et je dis : “Ma foi, un pays avec des statues qui sortiraient du sol serait une belle métaphore de la création artistique. On pourrait à la fois se moquer et y trouver pathétiques des hommes qui ne feraient que cela de leur vie.” »

De nouveau, dix ans passent. « En 1975, je me trouve isolé dans une chambre d’hôtel lugubre. J’ai sur moi mon cartable, avec du papier et ainsi de suite, et je me dis que je vais écrire mon petit conte sur la création artistique. Ç’a donné Les jardins statuaires. »

Son épouse sort un carnet noir. Il l’ouvre. Une écriture minuscule et régulière, élégante, en recouvre les pages. Pas d’espace blanc, ni marge, ni rature. Un projet de 50 pages y devient une oeuvre.

Les personnages

En écrivant, une question s’impose à Abeille : où sont les femmes ? « Par cette question, les femmes m’ont mis le désordre dans cette histoire qui n’aurait dû être qu’une petite métaphore spéculative : les femmes explosent comme l’émergence du romanesque. »

Il instaure alors un système de contradictions. Chaque affirmation fait jaillir son contraire : « Je ne pouvais pas arrêter d’écrire cette histoire, et cela a duré longtemps, comme cela, au fil de la plume. Cela m’a pris deux mois, juillet août. »

« Le personnage est quelqu’un qui est rencontré par quelqu’un qui écrit l’histoire, et celui qui écrit l’histoire, ce n’est pas tout à fait moi. C’est un “je” transparent que j’enregistre. Je suis le scribe d’un homme qui est entré dans les jardins statuaires et qui a rencontré des personnages ; ils sont insolites, mystérieux, comme nous le sommes les uns vis-à-vis des autres, opaques, impénétrables. Je suis les traces de quelqu’un dont je ne sais rien. »

« Dans Les jardins statuaires, il y a un passage inquiétant où, pour aider une femme aimée à échapper à un destin cruel, il faut traverser des matrices de pierre glacées. Le personnage masculin ne tient pas la route ! C’est la femme qui le sauve. À travers la générosité de son corps, elle le réchauffe. » Chez Abeille, la femme décide des choses de l’amour, de l’économie générale, et ses héroïnes sont d’un grand secours.

Les jardins statuaires

Jacques Abeille, Le Tripode, Paris, 2016, 458 pages