Histoires en trois temps

Une planche extraite de «La légèreté», de Catherine Meurisse
Photo: Dargaud Une planche extraite de «La légèreté», de Catherine Meurisse

Avouez que ça doit être stressant ! Quoi ? Ne disposer que de 24 heures, pas une de plus, pour dessiner et scénariser une histoire en bande dessinée sur une vingtaine de planches, en s’assurant qu’elle soit esthétiquement acceptable, originale, cohérente et pertinente. Pas facile, même pour les pros, dont quelques-uns semblent toutefois un peu plus que d’autres apprécier ce processus de création dans la contrainte.

Zviane, jeune talent d’ici, fait partie de ses drôles d’oiseaux qui courent les compétitions de création de bande dessinée dans un cadre temporel de 24 heures, sans possibilité de dormir avant d’avoir posé le contenu de la dernière case. Quand elle n’en trouve pas près de chez elle, elle en organise même dans son appartement montréalais. C’est dire !

L’obsession est tangible. Preuve en est faite d’ailleurs une nouvelle fois dans Club sandwich (Pow Pow), recueil de « cinq histoires biscornues, mais néanmoins amusantes », réalisées entre 2008 et 2011 lors de ces événements qui ont des allures d’Ironman — vous savez : ce triathlon extrême — du 9e art. L’objet marche sur les traces de son Pain de viande avec dissonances (Pow Pow) publié il y a cinq ans. Il en partage d’ailleurs le même genre de surprises, d’élégance et de poésie, tout comme de nombreuses imperfections.

Il n’y a rien de constant dans cet ouvrage qui manque par moments d’affinage, de rythme et de finition, mais qui témoigne à plusieurs endroits de la sensibilité de l’auteure, comme dans cette histoire mettant en scène un groupe d’amis se réunissant chaque année depuis 11 ans pour construire un igloo dans une maison. La réunion loufoque devient un territoire de réflexion sur le temps qui passe et les distances qui s’installent dans les amitiés. Chic.

Club sandwich, c’est également le récit de Lorenzo, sculpteur de sons qui va perdre sept ans de travail dans l’inondation de son sous-sol. C’est une étrange histoire de perversion, c’est un objet magique brisé, mais également un groupe de sirènes renégates qui vont maltraiter un personnage tout aussi fictif qu’elles. Et au final, c’est surtout un exercice de style, avec plus de hauts que de bas, qui s’appréhende loin de la prétention que cette pièce montée d’ingrédients disparates, à l’image du célèbre club auquel le titre fait référence, n’a forcément pas.

Le temps qui s’arrête

Par le titre de sa dernière création, Catherine Meurisse évoque de « la légèreté » (Dargaud), mais c’est finalement bien pire que ça : elle parle surtout du temps, celui qui s’est arrêté brusquement pour elle après le massacre de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, temps qu’elle a essayé de remettre en mouvement au terme d’une quête pour le moins singulière : la bédéiste traumatisée a cherché dans le syndrome de Stendhal, ce trouble pathologique induit chez certaines personnes par une surexposition à des oeuvres d’art, une façon de se débarrasser du syndrome de Charlie. Joli programme.

On s’en souvient : la trentenaire bédéiste est arrivée en retard à cet improbable rendez-vous avec la mort auquel huit de ses collègues de travail ont été conviés ce jour-là par deux radicaux abrutis par la haine et la peur de l’autre. Elle en a perdu l’envie de dessiner tout comme cette aptitude à aborder la vie avec une certaine légèreté. Dans la foulée de son pote Luz, qui en 2015 a signé Catharsis (Futuropolis), album thérapeutique, elle s’approprie, un an et demi plus tard, les mêmes cadres en posant à l’intérieur ses nombreuses contusions et le fil des événements qui, de la chute à la reconstruction, ont fondé la dernière année de sa nouvelle vie.

Tout est en finesse, en poésie, en humour et en introspection dans ce carnet de vie d’une jeune fille qui s’extrait « de la marée humaine pour retourner voir l’océan », en se demandant « pourquoi tout le monde parle d’attentat alors qu’il s’agit d’un massacre ». Sa bouffée d’air, c’est finalement dans les arts, à la Villa Médicis, l’Académie de France à Rome, en novembre 2015, puis au Forum et au Palatin, qu’elle va le trouver.

« Voir les vertiges du berceau de la civilisation occidentale ! De l’immuable ! De l’intemporel ! Quelque chose qui ne s’effondrera plus », cela va lui faire le plus grand bien, relate-t-elle dans son bouquin où, page 105, elle se permet même un égoportrait avec Henri Deyle, dit Stendhal. Accrochée à son bras, elle dit : « Quand les intégristes auront compris l’utilité de l’art, il y aura peut-être l’équivalent du Louvre à Raqqa… » Il lui répond : « Quel romantisme. » Elle ajoute : « C’est vous qui m’y poussez. » Sublime.

Il y a de l’élégance dans cette Légèreté, de la densité aussi, de l’humanité, de la beauté, du noir et des couleurs pour un exercice intense qui confirme que l’art est bel et bien ce champ d’expression qui a toujours combattu ceux qui essaient d’éteindre les lumières…

Le temps d’attendre

La tonalité des 9 derniers mois de ta vie de petit con (Les Arènes BD) est beaucoup plus superficielle et plutôt divertissante, puisqu’elle remonte, en passant par le nombril de l’auteur Cookie Kalfair, le fil de l’attente fébrile de son premier enfant. Ça s’est passé en 2015, quatre ans après des traitements d’inséminations, des médecins, des seringues qui n’avaient rien donné. Et puis, bang ! Au retour d’un voyage, alors que le projet de procréation avait été mis de côté, la surprise est arrivée, forçant les responsables de l’oeuvre à revoir leurs projets d’avenir.

Semaine par semaine, le père bédéiste dessine ici ses réflexions autour de sa paternité naissante dans des planches hypercolorées à l’expressivité exacerbée qui témoigne d’une certaine angoisse et profonde agitation. Au départ, la chose s’est répandue sur un blogue en direct avant de se transformer en bédé reliée.

Il y est question des potes, de sa collection de figurines, de Yoda, de communication dans le couple, de pâtés au saumon… C’est très geek, très Télétoon la nuit, plutôt gentillet et au final beaucoup moins bouleversant que l’arrivée d’un petit Léon dans une cabane.

Club Sandwich

Zviane, Pow Pow, Montréal, 2016, 134 pages

La légèreté

Catherine Meurisse Dargaud Paris, 2016, 134 pages

Les 9 derniers mois de ta vie de petit con

Cookie Kalkair Les Arènes BD Paris, 2016, 80 pages