Comment écrire à la radio

Fabien Loszach a réuni dans un livre ses chroniques présentées à l’émission techno «La sphère».
Photo: Martin Labbé Fabien Loszach a réuni dans un livre ses chroniques présentées à l’émission techno «La sphère».

Fabien Loszach et Fanny Britt appartiennent à une nouvelle cohorte de voix mêlant sur la bande FM littérature, sociologie et storytelling. Mais comment, au juste, écrit-on une chronique radio ?

14 janvier 2016, 14 h 08. Depuis un sous-sol de la tour brune de Radio-Canada, Fanny Britt commémore la mort de son frère en égrenant dans le micro de Plus on est de fous, plus on lit, les phrases vertigineusement éprouvantes parce que lumineuses, et vice-versa.

« La douleur de perdre ceux qu’on aime, c’est terrible. Au début, c’est tellement aigu qu’on a les poumons tout comprimés, comme capitonnés des assauts répétés de la perte, quand jour après jour le réveil nous rappelle que c’est arrivé pour vrai, que c’était pas un mauvais rêve. Mais ce qu’on sait pas […], c’est que ces assauts-là, ce sont aussi nos seuls contacts avec les disparus et, qu’au fil du temps, ils prennent une autre teinte, toujours douloureuse, mais également, je dirais, un peuexquise », racontait alors de sa voix douce et irrévocable l’écrivaine à une Marie-Louise Arsenault vraisemblablement remuée (tout comme nous).

Avec ses billets mêlant journal intime, portrait de société, éditorial, revue de presse et recommandations de lecture, la dramaturge et romancière appartient à une cohorte de nouvelles voix conjuguant au micro de ce qu’on appelait jadis la Première Chaîne littérature, sociologie et storytelling, tout en évinçant pour de bon le cliché du chroniqueur radio débitant bêtement des resucées de Wikipédia.

Photo: Martin Labbé Fabien Loszach a réuni dans un livre ses chroniques présentées à l’émission techno «La sphère».

« Je commence toujours avec une anecdote qui n’a en apparence rien à voir, mais qui colle à mon sujet, après je l’aborde de front, et je finis avec une question ou un édito. C’est très important pour moi de raconter une histoire, comme on le fait dans les podcasts que j’aime », explique Fabien Loszach, dont les chroniques présentées à l’émission techno La sphère étaient récemment rapaillées dans 50 questions pour expliquer le Web à mon père. En enfilant les lunettes du Barthes de Mythologies, le sociologue et publicitaire s’y attelle à cerner ce que l’ascendant des téléphones intelligents, l’engouement pour les Google Glass et le numérique en général révèlent de nos travers et de nos splendeurs, avec un sens de la formule toujours élégamment goguenarde.

Jusqu’à quel point ses chroniques sont-elles écrites avant d’entrer en studio ? « Matthieu Dugal [animateur de La sphère] m’a déjà dit : “Tu as le texte devant toi, c’est important, mais c’est du jazz, tu peux combler avec autre chose”», illustre celui qui confie répéter au moins 15 fois, à la maison, sa chronique, avant de la livrer, et se faire un point d’honneur de téléphoner à son paternel après l’enregistrement afin de mesurer sa compréhension. « On emprunte aussi au rock pour les punch lines, pour forger la phrase qui va faire sourire. » Fabien Cloutier affirmait pour sa part lors de la parution de Trouve-toi une vie (Lux), livre regroupant ses décortications de régionalismes d’abord créées à Plus on est de fous…, avoir voulu épouser le rythme militaire du trash metal de Slayer !

Tout en notant que la radio québécoise demeure, autant au public qu’au privé, un média de la jasette où, la plupart du temps, deux personnes discutent ensemble, Loszach se réjouit que ce média de la narrativité qu’est le podcast fasse — timidement — des petits ici, dans ces brefs espaces de slow media que sont, par exemple, les chroniques de Fanny Britt. « Le podcast a ceci de particulier qu’on l’écoute pour se faire raconter une histoire, et on sent de plus en plus cette préoccupation ici », observe-t-il, en évoquant l’influence de This American Life.

Une radio réellement universitaire

Photo: Christian Côté Radio-Canada Fanny Britt veut ébranler cet édifice d’idées reçues qu’érige jour après jour la pop-psychologie.

À l’antenne de CHOQ FM, la radio de l’UQAM, Jean-Michel Berthiaume et sa coanimatrice Hélène Laurin consacraient récemment le 103e épisode de Pop-en-stock au studio Pixar. D’abord une revue en ligne considérant la culture pop par la lorgnette de la recherche universitaire, la plateforme imaginée par les profs Samuel Archibald et Antonio Dominguez Leiva se déploie désormais par l’entremise d’une collection d’essais aux éditions de Ta Mère et plus récemment d’un colloque — les voies habituelles des départements d’études littéraires — ainsi que, depuis 2013, par l’entremise de cette émission de radio-balado, au ton oscillant pour le mieux entre le séminaire de haute tenue et la discussion de comptoir.

« L’émission de radio est un outil, non seulement intéressant mais incontournable, dans le domaine de la recherche universitaire actuelle, fait valoir Berthiaume. J’ai participé à tellement d’activités universitaires qui n’étaient pas enregistrées ni conservées d’une quelconque autre manière, c’est effarant, le gaspillage de bonnes idées qu’on fait aux études supérieures. Tant de temps de travail investi à bâtir des réflexions super-intéressantes qui, au final, ne seront exposées qu’à une poignée de gens dans une salle de cours. »

Pour Fanny Britt, la carte blanche de Plus on est de fous, plus on lit porte en elle une occasion rare d’ébranler, avec des armes différentes, cet édifice d’idées reçues qu’érige jour après jour la pop-psychologie, travail herculéen et nécessaire entrepris dans son roman Les maisons (Le Cheval d’août).

« C’est un peu ma posture morale ou politique, de contribuer à percer des trous dans l’armure sociale qu’on se construit, observe-t-elle. Il faut prendre la parole pour combattre l’impératif de la performance, l’impératif d’une certaine notion de bonheur et de succès. C’est important de dire : “J’ai le droit d’être faible.” J’ai reçu des témoignages d’auditeurs très émus, pour qui j’avais comme ouvert un robinet. En ce sens-là, cet espace de parole, une parole dite mais aussi d’abord écrite, donc contrôlée, est précieux. »

50 questions pour expliquer le Web à mon père

Fabien Loszach, Cardinal, Montréal, 2016, 272 pages

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 17 juillet 2016 06 h 32

    " Un trou dans les nuages "


    Merci Dominic Tardif pour cet alléchant billet , très apprécié !

    Rapailler, récupérer le gaspillage , libérer les dires de ces huis-clos

    universitaires et le transférer sur les ondes m'enchante au plus haut point !

    Chapeau , à Fabien Loszach, Fanny Britt et cohortes !