La petite histoire qui raconte la grande

En ligne, «Madeleine Project» a fait cliquer plus de 120 000 personnes sur la page «Storify».
Photo: Twitter En ligne, «Madeleine Project» a fait cliquer plus de 120 000 personnes sur la page «Storify».

C’est l’histoire d’une vie dont la mémoire était condamnée à disparaître complètement, comme c’est le cas généralement quand un anonyme s’éteint. Heureusement, des gens n’ont pas fait leur travail correctement…

Conséquence : la cave no 16 de l’appartement parisien dont Clara Beaudoux a pris possession l’an dernier n’a jamais été vidée, contrairement à ce qui est prévu au contrat. Cela a permis à cette journaliste française, un tantinet fouineuse, d’y trouver toute une vie en morceaux, rangés dans des boîtes de carton, des valises, posés sur des tonnes de papiers ou incarnés dans un ensemble hétéroclite d’objets.

Cette mémoire, propriété de l’ancienne occupante des lieux, une vieille Parisienne décédée en 2012 à l’âge de 97 ans, aurait dû finir dans un dépotoir. Elle nourrit plutôt depuis novembre dernier un étonnant projet documentaire : le Madeleine Project — à l’anglaise, forcément, puisqu’il a été façonné en France — qui, sur Twitter, sous le mot-clic #madeleineproject, remonte le fil d’une vie oubliée, fragment par fragment. L’exercice captivant vient de muter dans un bouquin, publié chez les bien nommées Éditions du sous-sol. Clara Beaudoux y relate en images et en textes courts les deux premières saisons de cette autopsie en règle et en public d’une existence humaine singulière et attachante, tant les composantes accumulées dans cette cave construisent une vie qui ressemble finalement à des millions d’autres.

« L’idée de conserver une trace imprimée de ce projet était importante pour moi, résume à l’autre bout du fil Clara Beaudoux, jointe cette semaine par Le Devoir dans sa vie parisienne. Ce reportage documentaire est né dans les univers numériques, des lieux qui bouleversent notre rapport aux archives. Avec le papier, je voulais donner à cette mémoire exposée un caractère plus tangible pour lui permettre de persister un peu plus dans le temps. »

Un casse-tête souriant

Photo: Twitter Un des tweets publiés sur le compte Twitter de Clara Beaudoux

Depuis qu’elle déballe la vie de Madeleine, institutrice française née en 1915, curieuse, voyageuse, érudite, ouverte sur le monde et sur les autres, comme en témoignent les bouts de sa vie qu’elle avait oubliés dans sa cave, la jeune journaliste se questionne beaucoup sur l’intimité dans laquelle le contenu de ces boîtes et papiers lui a permis d’entrer. Elle s’interroge aussi sur les traces que sa génération va laisser derrière elle après son temps utile sur terre.

« Dans 100 ans, est-ce qu’on va pouvoir réaliser un exercice comme celui-là ? se demande-t-elle. Toutes nos vies entrent désormais dans des disques durs dont on pourrait perdre la capacité de lecture ou qui pourraient s’altérer avec le temps, laissant de nous rien de très palpable », contrairement à Madeleine qui, au fil de sa vie, a rangé dans sa cave des lettres, des papiers officiels, des cartes postales, des coupures de journaux, des bouquins, des souliers trop grands qu’elle n’a jamais portés, entre autres milliers de petites choses qui permettent aujourd’hui à Clara Beaudoux de remonter pièce par pièce sur Twitter le puzzle de cette vie.

« Avec Madeleine, c’est la petite histoire qui raconte aussi la grande », dit-elle. C’est la mémoire du XXe siècle que l’on côtoie au détour d’une série de tickets de rationnement ou de la première carte d’électrice de sa mère datant de 1945, un an après l’année où les femmes ont obtenu le droit de vote en France, ou en lisant les coupures de journaux qu’elle a minutieusement conservées et qui résument en une manchette forte la chute de Hitler ou encore le premier pas de l’homme sur la Lune. « Elle a traversé un siècle que je ne connaissais jusque-là que par les livres d’histoire, ajoute la journaliste. J’ai l’impression aussi que c’était quelqu’un de bien. »

Dans la cave no 16, la journaliste a rencontré toute une vie, mais également l’amour, la passion, la curiosité, la mort aussi, avec cette lettre manuscrite annonçant la mort de son cousin Martial à la guerre en 1941. Elle a remonté le fil de l’amour entre Madeleine et Loulou par les centaines de lettres et cartes postales qui ont nourri ce rapprochement entre deux êtres et dont la plus ancienne, en 1934, se termine par la formule : « mon bon souvenir à Mademoiselle ». Madeleine n’a alors que 19 ans. Loulou écrit des lettres conjointes à elle et à ses parents. Il lui parle aussi de reliure de livres à l’imparfait du subjonctif et au passé simple.

Joli bazar

Clara Beaudoux est restée perplexe devant une liste d’épicerie oubliée comme marque-page dans un livre, devant des objets dont elle ne connaissait pas la fonction — un bock à lavement entre dans cette catégorie ! — ou devant une série de petites pochettes de tissu dans lesquelles Madeleine conservait des petites choses inutiles, des sous, une photo, des fleurs séchées, forcément signifiantes pour elle.

« Parfois, je me demande si je vais venir à bout de cette cave, de ton joli bazar », écrit-elle en évoquant plus loin son accès privilégié à cet « infini qui touche ». Elle, mais aussi bien d’autres. En ligne, le Madeleine Project a fait cliquer plus de 120 000 personnes sur la page Storify, qui rassemble le premier volet de tous ces fragments d’une communication par Twitter relatant des pans de la vie de la vieille dame. La troisième saison de cette exploration s’est jouée fin juin en ligne. Elle révèle, entre autres, le contenu d’un film 8 mm trouvé dans la cave en février dernier, lors de la saison 2, et pour lequel la journaliste a dû dénicher une vieille technologie pour pouvoir le visionner.

« Beaucoup de gens m’ont écrit pour m’expliquer que cette mémoire déballée les renvoyait à la mémoire de leur famille, dit Clara Beaudoux. Les grands-mères se rappellent leur propre histoire et leurs petits-enfants y voient la vie de leurs grands-mères. » Et ce, dans un décalage forcé entre la forme très moderne et le fond provenant d’un temps où les photos avaient une grande valeur parce qu’elles étaient rares et où les lettres d’amour prenaient plus de temps pour atteindre un coeur qu’un texto, donnant à l’ensemble cette poésie qui, elle, finit par transcender les générations…

Madeleine Project

Clara Beaudoux, Éditions du sous-sol, Paris, 2016, 286 pages

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 juillet 2016 09 h 34

    Que nous ne sommes toujours qu'un objet

    Merci , la grande histoire n'est elle pas le produit des petites histoires , mais effectivement les petites histoires sont en générale tres fragiles j'ai envie de dire que c'est presque toujours, au désavantage de la grande , que la vie est ainsi faite quelle est consommeuse d'énergie folle, quelle est une sorte de redondances cosmiques, dont seul le hasard peut en venir a bout, voila une injonction pas facile a assumer, enfin, pour l'égo de certains, les arabes n'ont il pas une tradition qui dit qu'il ne faut jamais essayer de nommer et d'illustrer un dieu, que nous ne sommes toujours qu'un objet, hum! je vous vois déja réagir

  • Jacques de Guise - Abonné 9 juillet 2016 12 h 26

    Archives Passe-Mémoire

    Merci M. Deglise de nous avoir si sensiblement signalé cette perle de livre.

    Elle est tellement importante cette petite histoire qui ancre nos vraies racines et le fondement humain de notre identité. Cette vraie histoire nous fait cruellement défaut. Pour moi, cette lacune est l'une des causes des dérives identitaires qui nous frappent. L'inimportance accordée par nos cours d'histoire à cette dimension cruciale de notre identité est totalement incompréhensible et inexcusable.

    C'est ce qui m'amène à vouloir mentionner l'existence, au Québec, des Archives Passe-Mémoire, qui est le seul organisme qui s'est donné pour mission de recueillir les écrits personnels et d'en faire saisir l'importance. Sans eux on va continuer à vouloir réinventer la roue à chaque génération..... La richesse identitaire qui se perd à chaque génération est incommensurable.

  • Jean-Michel Peuron - Abonné 11 juillet 2016 11 h 46

    Passionnant !

    La grande histoire est passionnante et importante, mais la petite, celle qui nous raconte le quotidien des gens, l'est tout autant. Elle fut parfois romancée bien sûr, mais les moyens d'aujourd'hui doivent nous permettre de déterrer ces vécus réels qui font partie de nous et nous aident à comprendre ce que nous sommes, petits êtres humains cherchant le bonheur sur cette planète.