À l’amour comme à la guerre

C’est une collection de rendez-vous ratés, de défections, d’infidélités et de hasards comme on en trouverait sûrement dans toute vie si on avait les moyens de les sonder.

Créateur du détective Mario Conde (avec le cycle des Quatre saisons), auteur d’une douzaine de romans et écrivain cubain le plus lu dans le monde, Leonardo Padura nous revient avec treize nouvelles écrites entre 1985 et 2009. Il jette, comme son contemporain Pedro Juan Gutiérrez (Trilogie sale de La Havane), un regard amoureux mais sans complaisance sur la société cubaine. À petites touches, l’écrivain né en 1955 fait, dans Ce qui désirait arriver, le portrait d’une génération désenchantée, à la foi branlante devant les mirages de la révolution.

La guerre qui a marqué cette génération, la guerre civile en Angola (1975 à 2002) à laquelle Cuba a participé jusqu’en 1991 en y envoyant des troupes, traverse presque tout le recueil — Padura y a lui-même séjourné durant un an à titre de journaliste. De même pour la difficile « période spéciale » après la chute du mur de Berlin, sonnant la fin du « dopage » de l’économie cubaine par l’Union soviétique et un retour pénible à la réalité. L’équivalent de se regarder dans un miroir fêlé, sans maquillage, après une soirée d’abus en tous genres.

Il ne faut donc pas s’étonner de retrouver dans ces nouvelles des personnages qui envisagent tous, à des degrés divers, de quitter l’île. Comme dans La porte d’Alcalá, où un journaliste stationné en Angola depuis trop longtemps fait un bref détour par Madrid pour y visiter une exposition de Vélasquez avant de rentrer à Cuba. Un intermède pendant lequel son « existence lui appara[ît] comme une suite d’échecs et d’égarements qui l’avait amené à perdre toutes ses ambitions, tous ses rêves ».

Un autre se rappelle ses neuf nuits d’amour passionné avec une chanteuse de bolero lorsqu’il avait 18 ans, avant qu’elle ne disparaisse du jour au lendemain, partie refaire sa vie à Miami et le laissant prisonnier d’une mélancolie capable de nourrir pour l’éternité son amour des boléros les plus sirupeux (Neuf nuits avec Violeta del Río).

Ou ce journaliste cubain en visite à Milan qui souhaite désespérément tomber amoureux d’une Italienne pour pouvoir tourner le dos à Cuba. La pianiste d’un restaurant pour touristes compte les jours (et le nombre de trajets de bus) qui la séparent de la retraite. Ici, un travesti timide et vieillissant qui arpente les rues de La Havane à la recherche de l’amour. Là, un homme posté en Angola depuis deux ans, pourtant bien marié à Cuba mais vivant en couple avec une collègue à Luanda, qui est sur le point de rentrer chez lui.

D’une main de maître, Leonardo Padura imagine des êtres complexes, fragiles et sensibles qui transportent à leur façon le souvenir d’un amour déçu, la nostalgie de séances de sexe torrides, des tonnes de regrets et d’espoirs éteints. De quoi donner envie de lire, si ce n’est pas déjà fait, le reste de la production d’un écrivain qui est bien plus qu’un auteur de polars.

«La malchance m’a poursuivi avec une telle constance que je suis habitué à ce qu’il ne m’arrive que des malheurs, alors la nouvelle de l’épuisement des réserves de rhum dans l’unique bar ouvert à plusieurs kilomètres à la ronde vint seulement me confirmer, de macabre façon, que la poisse était mon état naturel.» Extrait de «Ce qui désirait arriver»

Ce qui désirait arriver

Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Métailié, Paris, 2016, 240 pages