Un espoir réinventé, le legs d’Yves Bonnefoy

Véritable incarnation de la poésie française, Yves Bonnefoy a toujours accompagné son travail poétique de réflexions sur l’art.
Photo: Eric Feferberg Agence France-Presse Véritable incarnation de la poésie française, Yves Bonnefoy a toujours accompagné son travail poétique de réflexions sur l’art.

On disait de son oeuvre, dont on prépare l’édition dans la Bibliothèque de la Pléiade, qu’elle possédait toutes les qualités dignes d’un prix Nobel. À défaut d’avoir obtenu cette récompense, Yves Bonnefoy, décédé le 1er juillet, laisse en héritage une oeuvre monumentale formée de recueils, d’essais, de préfaces et de traductions dont la portée universelle impose le respect.

À l’âge de 93 ans, l’écrivain français venait tout juste de publier deux livres au Mercure de France : L’écharpe rouge, un récit autobiographique, ainsi qu’Ensemble encore, un recueil de poèmes dont certains vers nous laissent croire aujourd’hui que l’auteur sentait peut-être la fin approcher. « Qu’ai-je à léguer ? / Ce que j’ai désiré, / La pierre chaude d’un seuil sous le pied nu, / L’étédebout, en ses ondées soudaines, /Le dieu en nous que nous n’aurons pas eu. »

Ces vers résument une part importante du parcours de cet écrivain né à Tours en 1923. Un écrivain immense, véritable incarnation de la poésie française contemporaine, dont la mort a ébranlé le milieu littéraire au cours des derniers jours. À l’opposé d’une longue tradition moderne, qu’il a associée notamment à Stéphane Mallarmé, Bonnefoy s’est longtemps méfié des abstractions, préférant explorer le monde sensible. Malgré sa complexité, son étrangeté teintée d’onirisme, sa poésie s’avère en ce sens l’une des plus concrètes et des plus lisibles de la seconde moitié du XXe siècle.

Une réalité rugueuse

Ses débuts littéraires, marqués par les expériences surréalistes, ne laissaient pourtant pas présager un tel cheminement. Lorsqu’il s’installe à Paris en 1943, il fréquente André Breton et ses disciples. C’est par l’écriture automatique qu’il s’initie à la poésie, à ses possibles, avant de prendre ses distances, en 1947, du mouvement de Breton, qu’il juge trop « occulte », trop éloigné de la réalité — celle qui est notre séjour, notre « vrai lieu ».

C’est alors qu’il publie ses premiers textes majeurs : Anti-Platon (1947) et, surtout, Du mouvement et de l’immobilité de Douve (1953), constitué de poèmes à la fois lyriques et métaphysiques, hantés par la mort et la présence mystérieuse d’une égérie, Douve, qui occupe à certains égards le rôle de la Béatrice de Dante. Plus de cinquante ans avant « la pierre chaude » de son dernier recueil, Bonnefoy s’attardait à ce que Rimbaud a appelé la « réalité rugueuse à étreindre » : « Ici l’inquiète voix consent d’aimer / La pierre simple, / Les dalles que le temps asservit et délivre, / L’olivier dont la force a goût de sèche pierre. »

L’essai intitulé L’acte et le lieu de la poésie (1958) viendra consolider son projet : « il faut donc, pour achever la révolution baudelairienne, pour affermir le réalisme hésitant, achever aussi la critique de la pensée religieuse dont nous sommes les héritiers. […] Il faut, autrement dit, réinventer un espoir ». À la suite de la Seconde Guerre mondiale, des crises du langage et du sujet qui pousseront certains auteurs d’avant-garde à dissocier la poésie du sens, de l’intelligibilité, Bonnefoy a travaillé, en effet, à « fonder un nouvel espoir ».

À ce sujet, l’ultime recueil du poète met en lumière, encore une fois, la cohérence de son parcours. Il faut boire la « coupe de la confiance », suggère un poème d’Ensemble encore, tout en demeurant lucide quant au caractère chimérique du langage. « J’atteste que les mots ont droit au sens, / Qu’il est difficile pourtant / De faire de cette foi de la pensée, / Qu’il semble naturel d’en avoir honte ! »

L’art et la présence

Invité régulièrement par des établissements d’enseignement — les universités de Nice, d’Aix-en-Provence, de Genève et de Yale l’accueilleront —, Bonnefoy obtiendra en 1981, au Collège de France, une chaire de recherche qui lui permettra de se consacrer à ses études sur la poésie. Un livre paru aux éditions du Seuil rassemblera les nombreuses conférences qu’il a données dans la vénérable institution : Lieux et destins de l’image. Un cours de poétique au Collège de France (1981-1993).

Il continuera d’écrire des recueils, dont certains comptent parmi les plus beaux et les plus achevés de la poésie française contemporaine : Ce qui fut sans lumière (1987), Début et fin de la neige (1991) et Les planches courbes (2001), pour ne nommer que ces titres particulièrement marquants. Mais ce n’est pas tout. En plus d’avoir été l’un des poètes français les plus importants de sa génération, en plus de nous avoir fait lire la poésie symboliste — ses études sur Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé ont fait date —, Bonnefoy fut aussi un critique d’art averti.

L’arrière-pays (1972), où il est question notamment de Piero Della Francesca et de Nicolas Poussin, constitue une méditation passionnante sur l’art, sur la présence esthétique et la quête de sens qui lui est propre. Proche de Christian Dotremont, du groupe Cobra, admirateur d’Alberto Giacometti, de PierreAlechinsky et de plusieurs autres artistes modernes, Bonnefoy a toujours accompagné son travail poétique de réflexions sur l’art.

La poésie, la peinture, le dessin et la musique, par des voies différentes, nous confrontent à notre finitude, mais l’art a aussi cette capacité de nous faire renouer un instant, comme chez Proust, avec le « temps perdu » ou avec ce qu’il nomme ailleurs la « présence ». Dans Ensemble encore, le peintre français Jacques Truphémus devient ainsi un véritable guide : « Peintre, tu es le seul, ayant souvenir, / À pouvoir aujourd’hui entrer ici. / Tu sais qui a lissé, dans l’éternel, / Le désordre des draps ».

Cet ultime recueil témoigne d’une foi admirable en l’art. Parce qu’il fait mentir ceux qui prétendent que la poésie n’est qu’une affaire de jeunesse, il constitue aussi une leçon de poésie. À l’image du reste de l’oeuvre, Ensemble encore donne confiance en la parole poétique.

«Mes proches, je vous lègue
La certitude inquiète dont j’ai vécu,
Cette eau sombre trouée des reflets d’un or.
Car, oui, tout ne fut pas un rêve, n’est-ce pas ?
Mon amie, nous unîmes bien nos mains confiantes,
Nous avons bien dormi de vrais sommeils,
Et le soir, ç’avait bien été ces deux nuées
Qui s’étreignaient, en paix, dans le ciel clair.
Le ciel est beau, le soir, c’est à cause de nous.»
Extrait d’«Ensemble encore»

Ensemble encore

Yves Bonnefoy, Mercure de France, Paris, 2016, 144 pages

suivi de Perambulans in noctem

1 commentaire
  • Jean Royer - Abonné 10 juillet 2016 18 h 49

    Très bon article

    Quel plaisir de lire dans Le Devoir cet article-synthèse sur l'oeuvre de Bonnefoy! Ce collaborateur est précieux pour les pages littéraires. Gardez-le pour commenter les parutions et autres événements concernant les oeuvres des poètes du monde!

    Jean Royer, ex-directeur des pages culturelles et ex-critique littéraire au Devoir de 1977 à 1991.