Crise humanitaire

Pendant un an, la narratrice a troqué le métro de Montréal pour celui de Paris, où elle assiste au défilé des laissés-pour-compte.
Photo: iStock Pendant un an, la narratrice a troqué le métro de Montréal pour celui de Paris, où elle assiste au défilé des laissés-pour-compte.

« Je tente sans fin d’aller là où tous mes rêves coïncideraient avec la réalité », confie la narratrice du Léopard ne se déplace pas sans ses taches, le second roman de Bianca Joubert. Des rêves qui sont faits de partage, de justice et de mobilité.

Le temps d’un trajet en train entre le Pays basque espagnol et Paris, la jeune Québécoise accumule les descriptions d’hommes, de femmes et de paysages, multiplie les réflexions sur l’état du monde et s’interroge sur la place qu’elle occupe dans l’univers.

Pendant une année, raconte-t-elle, elle avait changé de décor, troquant le métro montréalais contre celui de Paris, capitale cosmopolite où elle assiste, impuissante, au défilé des laissés-pour-compte venus s’y échouer avec leurs rêves. « D’une ville à l’autre, le matin avait la même haleine. Elle sentait juste un peu plus l’alcool à Paris. J’aimais y revenir, pour sentir tout le poids de l’histoire et m’en imaginer une liée à toutes ces vieilles pierres, ces révolutions, et au départ de mes ancêtres, qui se sont dirigés vers ce continent sauvage où ils ont tracé leurs sentiers jusqu’à moi, au prix de quelques scalps et de couvertures pleines de variole, unissant leur destinée à des sauvagesses qu’on débaptiserait. »

Les visions s’enchaînent. Une vieille gitane aperçue dans le métro parisien, un Africain jouant à cache-cache avec le contrôleur dans un train, racontant comment son petit frère est mort pendant le naufrage du rafiot qui les transportait des côtes du Sénégal jusqu’aux îles Canaries. Les désillusions d’un immigrant malien qui se retrouve à la rue après l’incendie criminel du squat où il vivait. Un réfugié estropié de la Sierra Leone.

Comme une médium ou une télépathe, dotée du « don étrange de projeter les enfants dans leur vieillesse et de voir les vieux dans leur enfance », la jeune femme est ainsi possédée par leurs voix, leurs paroles, leurs souvenirs. Elle y mélange les atmosphères et les réflexions, entre deux eaux, entretenant entre le rêve et la réalité un discours vaguement tiers-mondiste, sensible et colérique sur le monde d’aujourd’hui. Viennent également s’y mêler des impressions de voyage en Cisjordanie et au Sénégal, « le pays de l’hospitalité ».

Mais où qu’elle soit, elle semble porter en écharpe sa condition de privilégiée. Comme « une clandestine arrivée dans le mauvais sens, échouée là où les autres se jetaient dans les bras de la mort, dans les bras de la mer, pour aller se faire voir ailleurs et faire fortune », elle traîne une sorte de culpabilité qui nourrit le regard qu’elle porte sur le monde,

« Je n’étais nulle part chez moi. J’étais partout chez moi. Le léopard ne se déplace pas sans ses taches », soutient cette citoyenne du monde qui porte aussi, en même temps, la nostalgie d’une identité forte et enracinée. « J’avais l’audace de me sentir chez moi un peu partout. Mais au fond de ma carcasse, il y avait l’empreinte d’une maison de fausses briques derrière laquelle était planté un grand sapin. »

Un court roman à la prose dense et éclatée, porté par une tension poétique et des idéaux humanitaires. Une crise d’identité qui balance entre la pesanteur et la grâce. « Je suis la somme de ce que m’ont transmis mes aïeux qui voyageaient en canots d’écorce, de ceux qui ont pris de grands bateaux pour aller voir ce qui se tramait dans le nouveau mondeet des autres, qu’on a amenés de force sur ces mêmes grands bateaux. À la fin, ne reste que le poids de l’âme, quelques milligrammes qui résident dans le coeur. »

« J’avais retrouvé Sheku au zoo. Ce n’était pas une histoire d’amour. C’était une histoire de guerre. Il me la racontait, parce que mes oreilles n’étaient pas fermées à l’horreur. Si elle était présente depuis le début de l’humanité, il y avait bien une raison? C’était fou de penser ça, mais j’en venais à croire que l’homme ne dompterait pas le monstre en lui avant une sorte d’apocalypse. Que son ombre était nécessaire à sa lumière. La Sierra Leone n’était que l’un des théâtres du carnage humain. Quelle parcelle terrestre en avait été épargnée ? »
 
Extrait du livre «Le léopard ne se déplace pas sans ses taches»

Le léopard ne se déplace pas sans ses taches

Bianca Joubert, Marchand de feuilles, Montréal, 2016, 152 pages