Prendre conscience de son oppression

Benoîte Groult a participé à la féminisation des titres en français et est l’auteure de plusieurs ouvrages.
Photo: Catherine Gugelmann Agence France-Presse Benoîte Groult a participé à la féminisation des titres en français et est l’auteure de plusieurs ouvrages.

« Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours », disait Benoîte Groult. Véritable icône, l’écrivaine est morte dans son sommeil le 20 juin 2016 à l’âge de 96 ans. Elle était l’auteure de plusieurs livres marquants, dont Le féminin pluriel (1965) et Le féminisme au masculin (1977) et Cette mâle assurance(1994). Avec Ainsi soit-elle (1975), cette ancienne journaliste avait connu une reconnaissance internationale durable.

« Jusqu’en 1975, témoigne l’historienne Micheline Dumont de l’Université de Sherbrooke, j’étais féministe, mais je ne le savais pas. La lecture d’Ainsi soit-elle a été une révélation. Benoîte Groult a donné une nouvelle allure au féminisme. Elle a mobilisé des millions de femmes à travers le monde. »

Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d’appoint, aussi longtemps qu’elles seront leurs propres ennemies

 

« Il est à peine croyable que, génération après génération, savant après philosophe, historien après écrivain, homme après homme en somme, la moitié masculine du genre humain se soit acharnée à prouver que l’autre ne valait rien et ne méritait pas d’accéder à la dignité d’être humain », écrit-elle dans Cette mâle assurance (1994).

Des noms et des maux

Longtemps journaliste de la Radiodiffusion française, elle en vient à ironiser contre ceux, nombreux, qui refusent une place à la féminisation de la langue française. Elle a présidé la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions, lancée par le gouvernement français en 1984. « Je trouve que le langage est symbolique, disait-elle. C’est très important d’être à l’aise dans les mots, et de se désigner par un féminin. »

Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d’appoint, aussi longtemps qu’elles seront leurs propres ennemies

 

Mais pourquoi, en certains milieux, ce refus si ferme de féminiser jusqu’au nom des professions ? « Ce n’est pas la langue qui refuse, ce sont les têtes », dira-t-elle.

Benoîte Groult est venue souvent au Québec, notamment comme invitée de salons du livre et conférencière. Elle admirait le fait que les femmes y avaient été capables de se libérer aussi rapidement des maux de l’Église et de l’enfantement forcé.

En entrevue au Devoir en 2008, elle expliquait ceci : « Pour ce qui est de la féminisation des titres, le Québec était en avance, parce qu’on y avait été obligé de défendre la langue face au monde anglophone. La langue vit au Québec de manière beaucoup plus volontariste qu’en France, et notamment à l’Académie française, où l’on continue de dire “ madame l’académicien ”. »

L’autobiographie

En 1920, ses parents espéraient la naissance d’un petit garçon qui devait être prénommé Benoît. Ce fut plutôt une fille, nommée Benoîte, prénom un peu rude auquel on substitua vite celui de Rosie. À l’heure de son adolescence rebelle, la jeune fille reprend ce prénom de Benoîte, lequel convient mieux, juge-t-elle, à son tempérament.

À l’inverse de sa mère, créatrice de mode, Benoîte exècre les robes, les chapeaux, les réceptions, les mondanités. L’adolescente ne se contente pas d’exécrer la mode, elle s’emploie à se faire laide.

« L’idée que mon honorabilité future, ma réussite en tant qu’être humain, passaient par l’obligation absolue de décrocher un mari, et un bon, a suffi à transformer la jolie petite fille que je vois sur mes photos d’enfant en une adolescente grisâtre et butée, affligée d’acné juvénile et de séborrhée, les pieds en dedans, le dos voûté et l’oeil fuyant dès qu’apparaissait un représentant du sexe masculin », écrit-elle en 1975, décrétée Année mondiale de la femme par l’ONU.

Elle se marie, divorce, et se remarie avec Paul Guimard, un journaliste-écrivain à succès dont elle assume qu’il « n’avait pas fait voeu de monogamie ». Au fil de son oeuvre, Benoîte Groult parle abondamment de sa propre expérience. Elle le fait notamment dans Mon évasion, une autobiographie publiée en 2008.

L’historienne Micheline Dumont observe que l’écrivaine s’est beaucoup racontée dans diverses formes biographiques. « Le récit de sa vie a beaucoup été repris au fil de ses livres. J’ai cessé de la lire pour cette raison, même si je l’admire beaucoup. Dans les années 1970 et 1980, elle fut très importante. »

La politologue Diane Lamoureux, de l’Université Laval, nuance : « Beaucoup ont lu Ainsi soit-elle au Québec.Mais le mouvement féministe au Québec existe bien avant Benoîte Groult, comme en France d’ailleurs. Elle permet d’élargir le féminisme au-delà d’un spectre militant. Elle a une notoriété et lorsqu’elle se déclare féministe, cela permet de concevoir que le féminisme n’est pas une affaire d’exaltées. »

Ainsi soit-elle

Pour la professeure Lori Saint-Martin, de l’UQAM, la grande force de Benoîte Groult est justement de s’adresser à tout le monde. « Ainsi soit-elle, un tout petit livre, très accessible, est plus facile à lire que Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, même si on ne peut exagérer l’importance de ce dernier. Beaucoup l’ont lu alors qu’ils ne l’auraient pas fait pour des écrits plus militants. Elle aborde tous les thèmes dont nous parlons encore : les droits des femmes, la question de l’excision, la place des magazines féminins, la littérature des hommes qui serait la seule universelle puisque celle des femmes ne serait que “ féminine ”, la justice, la réciprocité, la violence, le ménage, l’école… Beaucoup de thèmes sont là, présentés de façon très accessible. Elle fait des liens et s’adresse à tout le monde. »

Une histoire des hommes

Benoîte Groult se demandait sans cesse pourquoi l’histoire des hommes était jugée universelle en l’absence quasi complète de la part occupée par les femmes. « Jusqu’où faut-il aller pour mériter un nom dans l’Histoire de son pays quand on est née femme ? » demandait-elle.

C’est Benoîte Groult qui fait connaître Olympe de Gouges, exécutée en 1793 pour la publication d’écrits politiques où elle s’engage en faveur des noirs et des femmes, contre le racisme, en faveur du droit des minorités. Comment avoir pu occulter jusqu’au souvenir d’une femme pareille ?

« Quand j’ai lu Benoîte Groult, quelque part dans les années 1980, alors que j’étais jeune féministe, Le féminisme au masculin cautionnait l’idée qu’il était possible que les hommes soient féministes. Je trouvais ça “ encourageant ” mettons, et dune certaine façon, “ invitant ”, pour les hommes », témoigne la professeure de littérature et spécialiste des théories féministes Isabelle Boisclair, de l’Université de Sherbrooke.
  

Devant François Mitterrand, qui fut un ami, Benoîte Groult disait : « On a toujours dit que la politique, c’était l’affaire des hommes. Et on l’a si souvent répété que les femmes ont fini par le croire. Et j’ai l’impression que si elles se désintéressent si souvent de la politique, c’est parce qu’elles croient que leurs problèmes personnels ne sont pas du domaine politique. » Pourtant, argumentait-elle, « tout se tient ».
 

Elle ne cessa de le répéter : « Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d’appoint, aussi longtemps qu’elles seront leurs propres ennemies. »

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 22 juin 2016 02 h 45

    Que ta pensée nous accompagne pour toujours

    Quelle phrase extraordinaire''« Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours »quelle lucidité une petite brique de plus a notre culture, mais quelle brique,quand nous pensons au nombre de femmes dans le monde, réduites a l'esclavage, repose en paix belle âme que ta pensée nous accompagne pour toujours

  • Yvon Bureau - Abonné 22 juin 2016 06 h 23

    Une Étoile touchante qui touche

    et qui touchera et éclairera pour longtemps.

    Admiration et GRATITUDE infinie à vous, chère Personne Benoite Groulx.

    Que vous avez fait honneur à notre humanité!

    MERCI d'avoir fait partie du Comité d'honneur de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité de France. «Mourir vivante», vous avez dit. À raison. Vous avez rédigé de si beaux textes sur ce sujet que nous relirons. De plus en plus, Mourir debout sera possible, si désiré, si choisi. Comme vous, je crois que l'on peut mourir moins et mourir mieux.

    La touche étoile. Briller en paix et pour longtemps.

  • Yves Petit - Inscrit 22 juin 2016 08 h 21

    Une intégriste féministe

    « Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours ». Faux. Seulement au Québec, 100,000 petits Québécois sont sacrifiés chaque année sur l'autel de la liberté individuelle...des êtres parfaitement innocents.

    Nul besoin d'en savoir plus sur cette intégriste du féminisme.

  • René Pigeon - Abonné 22 juin 2016 13 h 53

    D’autres minorités – linguistiques, ethniques –souffrent de ce comportement.

    « Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d’appoint, aussi longtemps qu’elles seront leurs propres ennemies. »

    Les francophones, qui pourtant souhaitent que le français prenne sa place mais qui passent à l’anglais dès qu’un anglophone apparait dans le décor, sont également « leurs propres ennemis ».