La frontière de Rushdie

Vous souvenez-vous de l'affaire Rushdie? Une écrivaine d'ici, Charlotte Boisjoli, dame très digne au demeurant, avait dédié un petit livre, qu'elle était sans doute la seule à croire sulfureux, «à Salman Rushdie». On ose espérer que les féroces censeurs de la province de Québec se l'étaient tenus pour dit! Qu'un si pudibond érotisme ait cru devoir s'abriter à pareille enseigne montre bien l'icône politico-culturelle que Rushdie a été pour les années 90, alors que (je le rappelle ici pour ceux qui se trouvaient alors au Mexique en train de se gosser des sandales avec des morceaux de vieux pneus) n'importe quel musulman un tant soit peu sain d'esprit, encouragé par la fatwa de l'ayatollah Khomeiny, était susceptible de se réveiller un beau matin avec l'idée d'aller buter l'hérétique auteur des Versets sataniques et d'obtenir ainsi son ticket pour un vaporeux parterre de quarante pétards. Un homme y pense à deux fois. Rushdie, lui, a vécu avec l'idée autrement singulière d'être devenu gibier légal pour environ un milliard d'êtres humains pendant tout près d'une décennie.

Je ne sais pas trop quoi penser du bonhomme. Brillant, cultivé, il offre le visage souriant d'une mondialisation littéraire réussie. Un sourire un peu diabolique, aussi, sur la photo de la jaquette... Le côté prima donna peut énerver, quand il se pavane sous les projecteurs du stade de Wembley avec Bono, l'ami de Paul Martin, ou quand, lors d'un voyage à New York, il fait remarquer, avec juste le petit trémoussement de fausse modestie qui convient, qu'il se voit accorder le même traitement que Yasser Arafat. «Pour le Président, on bouclerait plus de rues latérales...» Tout de même. Parmi les coups de chance qui font que cet écrivain aujourd'hui célèbre peut, comme ses attaques entêtées à l'endroit de son compatriote V. S. Naipaul semblent en faire foi, commencer à se positionner en vue d'un futur prix Nobel, on trouve d'abord le fait d'être né dans un pays qui fut colonisé par les Anglais plutôt que, disons, par les Croates. Comme beaucoup d'écrivains indiens de l'après-indépendance (Rushdie est né en 1947), il a opté pour une langue d'écriture qui allait devenir l'incontestée lingua francae du monde libre. Un Rushdie écrivant dans sa langue maternelle, l'ourdou, aurait-il trôné aujourd'hui parmi les plus éclatants symboles d'une nouvelle Culture unique, multiple et dé-territorialisée?

Il y a là une question qu'il faudra peut-être finir par poser au Québec. L'Inde, patrie d'une prolifération d'idiomes et de dialectes, semble offrir une illustration par l'absurde d'une littérature nationale réduite à sa seule dimension linguistique. Là où le calcul du colonisateur, pour mieux régner, favorisait le morcellement géographique, sa langue bureaucratique allait paradoxalement servir d'élément unificateur. Les Irlandais ont d'abord dû tourner le dos au gaélique pour produire un Joyce. Serions-nous trop à l'étroit dans notre patois? Devrions-nous, nous aussi, avoir une langue parlée et une autre écrite, conçue pour s'adresser directement au lecteur de Flin Flon et pour rendre un peu plus présentables ses auteurs adoptifs à la Foire de Francfort? Ça viendra peut-être. Mais pas si vite: voici Samuel Beckett qui, dans la foulée de Joyce justement, traverse la Manche, se met au français et... bing! décroche lui aussi son Nobel. Consolante épopée qui prouve qu'écrire en français, ça a déjà eu de la gueule.

Peu importe la langue, peu importe le marché, écrire est d'abord affaire d'observation, de lecture et de réflexion. Avec Rushdie, on est servi. Le livre paru chez Plon contient des essais, chroniques, articles de journaux et textes de conférence publiés entre 1992 et 2002, période qui recouvre donc, pour essentiel, les années de la fatwa. Quant aux sujets abordés, ils font preuve à la fois d'une diversité remarquable et d'une cohérence, d'une unité qui témoignent d'une vision du monde aussi subtile que spirituelle. J'aime ce genre de livre qui se laisse dévorer comme un roman à suspense où les idées tiendraient lieu d'intrigue.

Le grand thème de Rushdie est la frontière. Thème prédestiné pour un homme né dans un pays qui compte à peu près autant d'ethnies que le Lac-Saint-Jean compte d'habitants, et dont la naissance même, en tant que nation et fédération moderne, devait s'accompagner de la déchirante et sanglante partition territoriale que l'on sait. L'Inde et le Pakistan s'observent aujourd'hui en chiens de faïence équipés de missiles atomiques, et Salman Rushdie, lui, est devenu une sorte de super-Indien errant dont le parcours, commencé dans la cosmopolite Bombay et passant par la cité londonienne, semblait destiné à aboutir dans ce New York de l'éternel rêve migrant où il habite aujourd'hui. La frontière, nous dit Rushdie, constitue, avec ses flux et reflux, la métaphore par excellence de notre temps. Ouverte vers la fin du millénaire précédent, et grosse de toutes les promesses d'une globalisation conçue comme progrès incontournable et forme naturelle et achevée de l'économie de marché, puis se refermant, un certain 11 septembre, et se resserrant, depuis, autour du maître mot de l'ère nouvelle: Sécurité. Les capitaux passent toujours, mais pour les êtres de chair et de sang, les créatures du rêve et de l'espoir, c'est devenu un peu plus compliqué. De toute manière, l'avenir du monde est en train de se jouer quelque part du côté de l'Arizona, où de dignes héritiers du Ku Klux Klan et de Davy Crockett peuvent organiser en toute légalité ces incroyables safaris au cours desquels un bétail humain désorienté, sans papiers et dépossédé, remplace le buffle et le lion.

Rushdie affirme clairement ses partis pris, et certains méritent d'être discutés. Oui à la liberté de parole et d'opinion (il a payé de sa personne pour en connaître le prix). Non à l'intolérance des religions et à l'obscurantisme médiéval des régimes coraniques. Et oui, bien sûr, au roman, cette forme par définition ouverte et impure dont le sort des Versets... prouve assez qu'elle s'oppose par sa nature même à la simplification des lectures littérales, et donc à l'intégrisme sous tous ses déguisements. Mais quand Rushdie feint de s'indigner de l'antiaméricanisme grandissant et généralisé que ses pérégrinations planétaires l'obligent parfois à côtoyer, il devient soudain moins convaincant. Baskets, hamburgers, blue jeans et clips musicaux ne sont pas l'ennemi. Non, bien sûr. Et puis, ce cliché: ce n'est pas la globalisation en soi qui est le problème, mais la répartition inéquitable des ressources mondiales. Rushdie semble incapable de voir que l'un ne va pas sans l'autre, et que la «liberté» et la prospérité de son énergivore patrie d'adoption, parce que fondées sur le profit au détriment du civisme, sont justement inséparables d'une structure économique mondiale fondée, en un nécessaire déséquilibre, sur l'exploitation de classes entières de modernes intouchables dont font partie, entre autres, les enfants esclaves qu'il n'a peut-être pas eu l'occasion de rencontrer lorsque son cortège de cinq limousines le promenait autour de New Delhi pour un émouvant retour aux sources. Nike et Rushdie, même combat?

Vous êtes avec nous ou contre nous. De toute évidence, Salman Rushdie sait de quel côté son pain est beurré.

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Salman Rushdie

Plon

Paris, 2003, 437 pages