Drame insulaire

Les îles semblent avoir un don pour conserver les secrets. Comme si l'eau qui les entoure avait le pouvoir d'y encercler des histoires, de les tenir captives jusqu'à ce qu'un conteur daigne bien les cueillir pour venir les raconter sur le continent. C'est sans doute ce qui est arrivé à l'histoire que nous livre l'écrivain québécois Pan Bouyoucas, dans son dernier livre publié aux Allusifs, Anna Pourquoi, une fable sur la foi, qui surgit, infime et belle, comme une île grecque au milieu de la mer Égée.

C'était il n'y a pas si longtemps, alors que Pan Bouyoucas faisait visiter l'île de ses grands-parents, celle de Léros, en Grèce, à sa bien-aimée.

Comme ils grimpaient vers le promontoire qui y abrite une forteresse rénovée et reconvertie en monastère, deux graffitis semblables leur ont sauté aux yeux: «Anna Pourquoi?», «Anna Pourquoi?», demandaient les lettres qui se découpaient sur la pierre.

Ces graffitis, et sans doute la beauté de la nonne qui a accueilli ensuite le couple au monastère, sont à l'origine du dernier roman de Pan Bouyoucas, Anna Pourquoi, une petite plaquette d'une centaine de pages publiée aux Éditions Les Allusifs, dont les romans courts et brillants sont la spécialité.

Parmi les odeurs de soleil et d'océan survient donc cette histoire mettant en scène Nicoletta, une nonne d'une cinquantaine d'années, toute emplie de charité et de sensibilité envers l'espèce humaine, au risque parfois de prendre certaines libertés avec les consignes oecuméniques. À ses côtés on trouve Véroniki, une novice dévote fuyant l'amour déchaîné qu'un ancien amoureux, devenu diacre et artiste, Maximos, lui voue.

Au-dessous d'eux, au-delà de la falaise sur laquelle niche la forteresse habitée, c'est le vide, ou l'absolu, qui pourrait aussi être une perception erronée que certains ont de Dieu.

«À force de prier de ce côté-là, suspendu entre ciel et mer, Gabriel a dû finir par voir Dieu l'attendant, les bras ouverts», écrit Bouyoucas au sujet d'un moine qui avait précédé la nonne Nicoletta dans sa mission sur le promontoire de Léros et qui s'était jeté dans le vide.

Car plus qu'une histoire d'amour, Anna Pourquoi est une réflexion sur la spiritualité et sur les intérêts qu'elle doit servir. Elle pose les éternelles questions du sens réel de la religion, que l'Église elle-même, avec ses dogmes et ses préceptes, fait souvent dévier.

Pan Bouyoucas est québécois. Né au Proche-Orient, de parents d'origine grecque, il est arrivé au Québec très tôt. Tous les ans, cependant, il retourne dans l'île de Léros, en Grèce, où ses grands-parents maternels ont vécu avant les bombardements allemands. C'est sur cette île que se déroulait son dernier roman, L'Autre, également publié aux Allusifs. C'est là encore que le personnage du diacre tente de retrouver celle qui, dans un lointain passé, l'a éconduit pour rejoindre les ordres.

En entrevue, l'auteur rappelle pourtant qu'il a énormément écrit sur le Québec et sur Montréal avant de se laisser emporter vers les hauteurs de Léros, et vers les relents de ses origines. Son roman La Vengeance d'un père, par exemple, paru chez Libre Expression, mettait en scène le Québec post-référendaire de 1995, quelques semaines après la déclaration incendiaire de Jacques Parizeau. Le Québec, Montréal, «sa» ville, il l'a donc dite et décrite, et il affirme que c'est bien ici qu'il retrouve la meilleure définition de son identité. Dans ce contexte, écrire sur la Grèce est comme un «retour à l'enfance».

Pourtant, ici même, parmi les siens, il se sent parfois autre, reconnaît en lui ce qui le distingue de sa communauté d'accueil. Ainsi, il rejettera le modèle de père que présente régulièrement le théâtre québécois, ce père défait, déchu, sans autorité, souvent alcoolique. Et c'est son modèle de père, un modèle qui se rapproche peut-être un peu du père grec, qu'il a d'une certaine façon exploité avec La Vengeance d'un père.

C'est peut-être aussi à cause de ses origines grecques que Pan Bouyoucas n'est pas aussi virulent envers la religion que d'autres Québécois. Tout en se déclarant athée, il tente en effet de séparer le bon grain de l'ivraie et de trouver ce qu'il y avait de bon dans une religion qui a été jetée aux oubliettes, au cours des dernières décennies. Car pour lui, la religion, comme d'ailleurs la pensée grecque ancienne, offre plus des pistes philosophiques que des dogmes.

De la religion grecque orthodoxe, par exemple, il dira qu'elle se rapproche des valeurs grecques traditionnelles. «L'Église a encore une emprise [en Grèce]. Mais c'est pas comme chez les catholiques. [...] Quand on y pense, la religion orthodoxe a encore beaucoup de traits païens.»

La foi l'intéresse, dit-il, dans la mesure où elle nous encourage à exploiter toutes les possibilités humaines. À cet égard, il aime citer le «Connais-toi toi-même» de Socrate et argue que la religion catholique, au contraire, coupe l'homme de ses possibilités.