Édition : un marché inondé ?

Publie-t-on trop de livres au Québec? Entre 1989 et 2002, le nombre de titres publiés par année, au Québec seulement, a bondi de 2757 à 4362. C'est une augmentation de plus de 58 % en 13 ans, pour le seul champ de l'édition québécoise. Au cours de la même période, le nombre d'éditeurs agréés a également augmenté, passant de 85 à 158, et le tirage moyen des titres a baissé, passant de 3049 à 2197 exemplaires.

Ce sont des chiffres qu'on retrouve dans un récent rapport de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) sur les salons et le marché du livre au Québec.

Le bassin de consommateurs québécois est-il en mesure d'absorber cette inflation? On en doute. Signalons d'ailleurs qu'au Québec on dépense beaucoup moins d'argent pour les livres, avec 88 $ par habitant, que nos voisins américains, avec 122 $ par habitant, ou encore que les Français, qui dépensent 117 $ par habitant, toujours selon la SODEC.

En d'autres termes, il est à prévoir qu'à cause de cette croissance du nombre de titres et d'éditeurs, auteurs comme éditeurs seront plus nombreux à se partager les 88 $ que le citoyen accorde aux livres chaque année.

Ainsi, après la disette des années 1950, alors que les éditeurs et les titres publiés au Québec se comptaient au compte-gouttes, on assiste aujourd'hui à un déséquilibre entre l'offre et la demande de livres au Québec.

Ce sont des conclusions auxquelles arrivent d'ailleurs différents acteurs du milieu du livre du Québec, du président de l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), Denis Vaugeois, à celui de l'Union des écrivains du Québec (UNEQ), Bruno Roy.

Du côté de l'ANEL, on reconnaît par exemple qu'il est beaucoup plus facile de se faire publier au Québec qu'ailleurs, notamment aux États-Unis, où il faut passer par un agent simplement pour que son manuscrit soit lu dans une maison d'édition. M. Vaugeois attribue cependant la croissance du nombre de titres publiés au Québec à la prolifération du nombre d'éditeurs plutôt qu'à une complaisance des éditeurs envers des oeuvres qui ne mériteraient pas de voir le jour.

Plusieurs éditeurs de bonne qualité voient ainsi des manuscrits qu'ils ont refusés paraître chez d'autres éditeurs, ou encore à compte d'auteur. M. Vaugeois se garde bien de vouloir museler le monde de l'édition. Et selon lui, s'il y a déséquilibre entre l'offre et la demande, c'est sur la demande du public qu'il faut travailler, en faisant la promotion de la lecture, à travers les bibliothèques par exemple, mais aussi dans les médias.

Mais y a-t-il place au Québec pour 4362 nouveaux titres par année?

«Il y a beaucoup de livres qui se publient, mais est-ce que ce sont des livres de littérature?», demande pour sa part Bruno Roy, qui ajoute avoir tendance à attribuer plutôt cette hausse au domaine des manuels scolaires, où de nombreux nouveaux ouvrages sont mis sur le marché chaque année.

Plusieurs attribuent aussi à un système de subventions perverti cette multiplication de titres chez les éditeurs. En effet, sous certains régimes, notamment celui du Conseil des arts du Canada, la subvention tient compte du nombre de titres parus chez un éditeur, ce qui n'est pas le cas des subventions accordées par le ministère du Patrimoine canadien, ou par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC). Ces deux derniers contrôlent plutôt le nombre total d'exemplaires vendus que le nombre de titres publiés. Cependant, selon M. Vaugeois, le Conseil des arts du Canada doit effectuer un suivi auprès de ses subventionnés pour s'assurer de la qualité de la production passée.

Reste que les suivis auprès des éditeurs semblent laisser à désirer du côté des organismes subventionnaires. Ainsi, alors que normalement les subventions devraient être refusées aux éditeurs qui ne règlent pas les droits d'auteur des écrivains, ce processus fait parfois défaut, notamment du côté des subventions accordées par le gouvernement du Québec.

En effet, un mécanisme prévoit que les auteurs qui n'arrivent pas à percevoir leurs droits doivent porter plainte auprès des organismes subventionnaires; ceux-ci devraient en conséquence s'abstenir d'accorder leurs subventions. Or, la plupart du temps, dit M. Roy, les éditeurs finissent par payer sous la pression des organismes subventionnaires et reçoivent quand même leurs subventions. Ce qui fait qu'il n'y a pas vraiment de sanctions qui sont imposées aux retardataires et aux mauvais payeurs.

Parmi les éditeurs qui ont fait l'objet de plaintes et de mises en demeure gérées par l'UNEQ au cours des deux dernières années, Bruno Roy relève les Éditions Trait d'Union, le secteur littéraire du groupe Sogides et les Éditions Les Intouchables.