Roman québécois - Tabula rasa

Le narrateur de Table rase est écrivain. Il est en panne d'inspiration. Curieusement, Louis Lefebvre, après nous avoir enchantés avec ses deux premiers romans, Le Collier d'Hurracan (1990) et Guanahani (1992), lesquels avaient pour cadre les Antilles, s'est tu pendant douze ans. Où s'arrête la réalité? Où commence la fiction? L'écrivain, par définition, est un brouilleur de pistes.

Ce troisième roman marque une rupture avec ses précédents, où l'Histoire prédominait. Quoique dans le rétroviseur du narrateur-écrivain apparaissent les premiers colons débarqués en terre d'Amérique. Roman intime, Table rase raconte l'histoire d'un voyage intérieur. Il parle de la beauté des recommencements. Les histoires passées et présentes d'un homme et d'une femme s'emboîtent les unes dans les autres. Le ressort sur lequel repose le roman est l'écriture, murmure fragile s'il en est un, mais sans les mots un écrivain n'est rien. «Ce sont des mots, il n'y a que ça, il faut continuer», écrivait Beckett.

Lien invisible

«L'instant qui déciderait de notre bonheur ou de notre malheur était celui où nous entrions dans le cercle parfumé de l'autre.» L'échec de sa relation amoureuse n'est peut-être pas étranger à la panne d'écriture de Marc-André Nadeau. Depuis des années il essaie d'écrire, mais il n'y arrive pas. Il connaît la force des mots, il sait que l'écriture délie, guérit parfois. «Tout ce qui pouvait sortir de nous, l'angoisse, la petitesse, la déception et la mettre ailleurs, dans un autre lieu, un autre siècle, une autre vie, fictive ou non, tout cela allégeait la peine en la distribuant, en inventant ce qu'il fallait de personnages pour que la peine ne pèse plus rien tant il y avait d'épaules pour la porter.»

De passage à l'île d'Orléans, venu visiter la ferme de ses ancêtres à la recherche de repères pour son roman, il trouve des éclats bleus de porcelaine ancienne. Son imagination s'emballe, chaque morceau de poterie contient sa part de mystère. «Là d'où viennent les mots, il n'y a pas de lumière... C'était pour apprendre qu'il avait voulu écrire et pas pour raconter des choses qu'il savait déjà.»

De retour vers Québec, il fait monter une jeune auto-stoppeuse «aux cheveux châtains avec des reflets de whisky». La conversation s'engage, le temps s'étire. Bien que tout les sépare, l'âge, la culture, leur vision du monde, un lien invisible les réunit. Elle étouffe dans son île à touristes et rêve de partir avec son amoureux sur la côte ouest américaine. Lui, il a l'impression d'avoir raté sa vie et d'avoir failli à ses rêves. Il espère un nouveau départ.

Le désir de partir, de tout recommencer à neuf, n'est-ce pas ce qui a motivé son premier ancêtre dont il essaie d'imaginer la vie dans un roman? L'histoire de ce paysan analphabète qui rêvait de se fondre dans la masse des pèlerins de Compostelle, pour rejoindre les galions espagnols qui devaient l'emporter vers l'Eldorado, et qui se retrouve en Nouvelle-France — «pas de poudre d'or, mais que des arbres à défricher» — laisse son interlocutrice perplexe. Cette histoire passéiste de «gars qui raconte des histoires plates sur des rêves ratés» ne l'intéresse pas. Encore moins la saga familiale sur treize générations que l'écrivain entend développer. Elle lui fait la leçon sur son roman, sème chez lui le doute et l'inquiétude. «Jamais il ne s'était senti aussi loin de son livre.»

Attiré par son assurance, son effronterie et la verdeur de son langage, il l'écoute à son tour. Elle lui parle de sa méfiance à l'égard des hommes, de l'égalité de la femme dans les rapports amoureux qu'elle revendique. Au détour d'une confidence sur la folie de son frère, il sent chez elle une douleur intérieure qui se superpose à la sienne. La fin pathétique de sa grand-mère dans un centre d'accueil, «restée tout le temps à regarder par la fenêtre, sans parler à personne», lui revient en mémoire.

Une fois encore, il en a l'intime conviction, la littérature aide à vivre. «Il faut enlever cette douleur par les mots, pas à une personne seulement comme le ferait un thérapeute, mais à des milliers en même temps, qui liraient mon livre et se sentiraient soudainement mieux.»

Silence intérieur

Le huis clos entre la jeune femme idéaliste et l'écrivain désenchanté donne lieu à des réflexions graves sur l'histoire tronquée de l'Amérique («Celui qui était venu ici de l'Ancien Monde avait perdu toute filiation avec Ulysse, mais ne pouvait pas non plus se dire enfant de Quetzalcöatl»), le flou identitaire québécois, le patrimoine architectural et écologique bradé à l'échelle planétaire. S'ensuit une vaste satire des travers humains sur l'indigence de la pensée, la montée de l'insignifiance, la confusion de l'époque, les rapports humains qui se dégradent. La charge du romancier compte parmi les meilleures pages du roman. En observateur attentif, il se tient à distance. Il ne condamne ni n'enjolive.

Par ailleurs, les nombreuses réflexions sur l'écriture et sur la fonction de la littérature qui jalonnent le roman témoignent d'une longue fréquentation des écrivains et de leurs oeuvres. Sapphô, Boccace, Selma Lagerlöf, Pirandello, Beckett, Joyce, pour n'en nommer que quelques-uns. Certains reconnaîtront derrière le titre énigmatique de The Facts Behind the Helsinki Roccamatios (Paul en Finlande) le recueil de nouvelles de l'auteur de Life of Pi.

Le voyage intérieur des deux protagonistes s'achève avec le concerto pour «silences et cordes» Tabula rasa du compositeur estonien Arvo Pärt. Au seuil d'une nouvelle vie, chacun va son chemin, apaisé. «C'était le plus beau cadeau que pouvait faire une histoire, vous donner l'illusion que vous n'êtes plus prisonnier de votre propre vie», dit le narrateur à la fin du roman.

Servi par une langue à plusieurs registres, une précision descriptive, un sens du dialogue et le naturel de la narration, Table rase de Louis Lefebvre gagne à être lu avec attention si on veut saisir tous les plis et les replis de son écriture.