Littérature étrangère - Histoires sans fin

L'écrivain portugais Antonio Lobo Antunes et l'écrivain français Régis Jauffret ont ceci en commun: ils ont écrit des livres-fleuves qui déroulent des histoires sans fin. Des histoires impossibles à résumer, qui débobinent leur fil attrapant tout au passage: voix, sons, visages, paysages, souvenirs et silences. Tout y est possible.

Que ferai-je quand tout brûle? est hanté par plusieurs voix. Parmi les plus marquées, celle de Paulo le toxicomane, de son père Carlos le travesti, de sa mère Judite, une femme déçue. On y entend aussi les voix inquiètes d'un couple fragilisé par la mort de sa petite fille, celle de Gabriela rêvant de réentendre son père jouer de l'accordéon et la voix fatiguée d'un journaliste vieillissant méprisé. Les changements de narrateurs sont fréquents et imprévisibles, comme si ceux qui habitent l'univers de cette fiction cherchaient à parler ensemble.

Dans chacun de ses romans (il en est à son seizième), Antonio Lobo Antunes repousse les limites de sa structure romanesque jusqu'au bord de l'éclatement, tout en maintenant la cohérence du récit. La fiction s'ouvre à ce qui surgit du passé, du présent et de toutes ces vies croisée en chemin; tout arrive, s'entend, se mélange et finit par disparaître. Seule la voix de chacun offre un repère stable, des voix que le lecteur apprend à distinguer par un phrasé où il reconnaît leurs obsessions, leurs blessures. Leur gravité n'empêche pas la gaieté, une certaine joie mêlée de dérision, et l'espoir de retrouver un jour ce qu'ils ont perdu en vieillissant. Un roman exigeant, absolument singulier, où on croit pourtant entendre (à peine) un essoufflement. L'écrivain arriverait-il, avec ce roman-là, à la limite de cette forme romanesque qu'il explore et qui l'obsède depuis tant d'années?



Emma nouveau genre

Porté par le conditionnel, le roman Univers, univers de Régis Jauffret se déploie sur plus de 600 pages à partir d'une idée: quelle serait la vie de l'héroïne du roman si... Si elle portait le nom des Gouri ou des Marurat, si sa mère était née Sandinot et que son père, propriétaire d'une pharmacie, avait inventé une lotion capillaire et s'était ruiné pour la promouvoir, qui serait-elle si son père s'était suicidé avant sa naissance et que sa mère, infirmière ayant voulu séduire un chirurgien, avait été mise au chômage, etc. À peine une vie fabulée terminée, la femme qui fait cuire un gigot en attendant le retour d'un mari et l'arrivée des convives, en commence une autre tout à fait différente...

En proposant une multitude de destins au même personnage, le dixième roman de Régis Jauffret place la littérature résolument du côté de l'invention et rappelle au lecteur (s'il l'avait oublié) qu'on peut créer à partir de peu: une femme, un salon, un gigot, un mari, les Pierrot et leur piscine. Précisons toutefois que ce décor plutôt conventionnel donne régulièrement envie à la protagoniste de faire sa valise pour déguerpir avant l'arrivée du mari et des amis... Une fuite dont on ne connaît jamais la suite, qui finit toujours par s'ouvrir sur une autre vie où elle recommence à attendre. Est-ce parce qu'il est impossible d'échapper au vide de ce confortable salon pendant que le gigot cuit? Un vide que seule la littérature pourrait combler?

QUE FERAI-JE QUAND TOUT BRÛLE?

Antonio Lobo Antunes - Traduit du portugais par Carlos Batista - Christian Bourgois éditeur - Paris, 2003, 712 pages

UNIVERS, UNIVERS

Régis Jauffret

Éditions Verticales

Paris, 2003, 612 pages