Roman français - Retour du conte avec Jean-Christophe Rufin

Les liens entre notre univers et celui des cités obscures de l'avenir ressemblent à ceux qui nous rattachent aux mondes anciens. Seule une initiation peut nous rendre ces mondes familiers. Les écrivains semblent avoir l'apanage d'un tel rôle. Ils nous les livrent à travers leur connaissance des êtres et des lieux, quelle que soit la distance qui les en sépare.

Ces antipodes ont donné naissance aux utopies. Dans le décalage qui les tient improbables, il se glisse un reflet qui expliquerait ce qui nous concerne immédiatement. Là se situe le talent, dans la passerelle, l'enchâssement et la bifurcation qui rend compte de l'hypothèse. Car entre l'utopie et l'autre, la version cauchemardesque du bonheur absolu, totalitaire et débarrassée de l'Histoire, il y a une même croyance dans le progrès, dans la totalité et dans l'unidimensionnalité de la planète normalisée.

Globalia, de Jean-Christophe Rufin, s'inscrit dans cette ligne. En extrapolant à peine, ce roman sur la mondialisation campe une fable qui se lit avec limpidité. Rendez-vous aux intuitions du médecin sans frontières, passé expert dans la connaissance du monde comme en narration. Inventeur dans Globalia, explorateur à rebours dans Rouge Brésil, Rufin mène son aventure rondement.

Une sécurité blindée

Le roman débute à Seattle, dont la devise est «Liberté, sécurité, prospérité». Les frontières ont disparu. Les origines ethniques et culturelles ont été mondialement répertoriées. Dans cette démocratie parfaite, la dépression n'existe plus. Les attentats, encore meurtriers, relèvent d'une marginalité inadaptée. On y rencontre pourtant des pathologies de la liberté, des déviances violentes qui cautionnent l'organisation générale. Kate et Baïkal, héros trempés dans une fontaine de Jouvence, nous font faire le tour des dessus et dessous de l'hyper-performance.

Qu'est devenu l'ailleurs? La différence? La typologie des espèces variées? La liberté d'opinion, de presse, de jugement? La mémoire? La fable montre la cohésion systématique qui aggrave la division Nord-Sud. L'idée de la prison chère à Orwell donne un fil conducteur, un filet de sécurité au romancier acrobate. Les 38 chapitres, plus l'épilogue et la postface, auraient été écrits rondement, au rythme d'un par jour.

Évidemment, dans ce monde sans nuance, l'allégresse et l'humour donnent une forme plaisante aux virtualités de l'utopie. Inversement, les difficultés liées aux chocs interculturels passent pour des moments de barbarie. Globalia dessine le monde simplifié de la dictature manichéiste: «un bon ennemi est la clé d'une société équilibrée», explique Altman, le grand manitou. Dans la bulle aseptisée, la peur de l'autre permet de manipuler tout le monde: les êtres fonctionnels comme ceux qui vivent dans les «non-zones», îlots où cassés, atomisés, les résistants parqués sont tenus en cage, telles des espèces en voie d'extinction.

Défiance légitime

Qui ne comparera pas Globalia, roman grand public, déjà promu au rang de best-seller (voir Le Devoir du 6 février), à L'Histoire de Pi de Yann Martel? Les préoccupations s'y recoupent en une intuition, pessimiste pour le premier, optimiste pour le second. Baïkal et Pi pointent l'individualisme et la survie, dans la mer d'arrogance où se perdent les forces vives de la rencontre et du contact.

Quelles seront nos capacités d'innovation, dans des conditions de trop-vide et de trop-plein? Rufin et Martel y répondent avec verve. Certes, Globalia a une portée politique explicite, mais le radeau de Pi n'est-il pas l'envers de cette manche? Jouissance et répression y font un singulier duo, dans la tension sadomasochiste propre aux logiques de domination: «Dans cet immense jardin qu'était devenu Globalia, une garde étroite était montée autour de cette espèce potentiellement dangereuse qu'était l'homme. Heureusement, la société s'entendait à le contrôler.»

L'exclusion qui gère les individualités ne dessine-t-elle pas un ciel immense, une tentation désertique propice aux inventions autant qu'aux apories de la terreur? Drôle de rire... La contrainte façonnera votre sourire au gré des excroissances fantasmatiques et des micro-espaces tordus, que la fiction neutralise à temps.

Tradition et convulsions

Avec Globalia, Rufin vise l'ordre politico-moral et fait appel aux bons sentiments. Comment, devant l'état du monde, faire régresser les bidonvilles mafieux, relégués hors champ? Comment cesser de diaboliser les différences et renoncer aux idéologies guerrières, maquillées d'humanitaire? Globalia dit que l'ingéniosité humaine, capable de générer ses propres complications comme des mutations bactériennes, peut aussi les ramener vers la vie.

Rufin joue avec aisance, entre le cynisme, la rage et la bonhomie. Le tableau culturel, assez complet, repose sur une mécanique précise. Mais comme tout roman à thèse, il souffre de ce que le lecteur prévoit. Toutefois, si celui-ci garde à l'esprit qu'au désarroi le romancier oppose la soudaineté de son artisanat, alors le bricolage a des vertus minuscules, qui soulagent la mondialisation de ses plutocrates inatteignables comme l'extraction d'une verrue.

L'imagination crépusculaire de Rufin, dialoguant avec l'esprit rocambolesque, rejoint une interrogation dont la gigantesque exposition sur l'utopie, en l'an 2000, à la Bibliothèque nationale de France, amorçait à la fois le bilan et le renouveau.

Globalia

Jean-Christophe Rufin

Gallimard

Paris, 2003, 497 pages