La chronique: Des fantômes pour les vivants

Étonnante écrivaine que cette Ali Smith, née à Inverness (Écosse) en 1962, donc encore plutôt jeune, et dont on dit qu'elle est, avec A. L. Kennedy, une des voix les plus originales du nouveau roman écossais.

Juste cela pourrait en repousser plus d'un: nouveau roman. Il se trouve qu'avec ce livre nous redécouvrons au contraire les pouvoirs d'un roman qui ose l'exploration, bouge les frontières, joue avec le temps et la langue, enfin nous restitue la réalité autrement et de manière fort convaincante. Et il en faut, du pouvoir de conviction, quand l'histoire qui nous est racontée se situe aux limites de l'irréel, pas loin du conte ou encore du récit fantastique, qu'on ne sait plus très bien si nous avons affaire à des êtres vivants ou aux émanations oniriques d'un cerveau de femme qui souffrirait de personnalités multiples qui, de temps à autre, se rencontreraient. C'est dire que Hôtel Univers se lit comme un rêve, mais un rêve récurrent, tournoyant autour de la mort d'une jeune fille. Et d'un hôtel, l'hôtel Univers, qu'on trouve partout dans le monde et qui se vante de pouvoir décrocher la lune pour ses clients. La lune, en effet...

La trappe du temps

Nous nous retrouvons donc, dans ce roman, avec cinq femmes, cinq chapitres et cinq temps verbaux: le passé, le présent historique, le conditionnel futur, le passé simple et le futur antérieur (qui sont les titres des chapitres). Une chose est partagée par toutes ces femmes: l'hôtel. Mais aussi la mort de Sara Wilby, une femme de chambre qui, à sa troisième journée à cet hôtel, a fait une chute mortelle en empruntant le monte-plats qui ne servait plus depuis des années. La seconde, Sophy, est une sans-abri à qui, un soir, la réceptionniste de l'hôtel devant lequel elle se tient offre une nuit au chaud. La troisième, Lise, est une ex-employée (celle qui a offert une nuit au chaud à Sophy), souffrant maintenant d'une maladie qui lui donne mal partout, lui fait perdre la mémoire et l'oblige à demeurer alitée toute la journée, ce qui rend presque heureuse sa mère. Et puis, il y a une journaliste venue dans cette ville pour un article, qui va faire la connaissance de la sans-abri (le soir de sa nuit à l'hôtel) et de la petite soeur de Sara Wilby, Clare. C'est sur cette dernière, qui n'arrive pas à oublier sa soeur et vit dans son souvenir en collectionnant des objets qui lui ont appartenu, que se clôt le livre.

Variété de langages

Cinq femmes, cinq vies plus ou moins gâchées, qui se cherchent ou se perdent pour mieux s'oublier, qui ne savent plus très bien comment vivre ou comment disparaître, qui sont traversées par une foule de pensées et de mots qu'elles ne maîtrisent pas, dans un hôtel qui a perdu sa splendeur, un temps qui tourne en rond, un espace qui revient toujours au même, c'est-à-dire à l'hôtel Univers. Seul le langage vient interrompre ici la morosité de ce temps figé autour de la belle nageuse qui mourut un soir d'un stupide accident en se brisant en mille morceaux au fond de la cage d'un monte-plats. Il y a celui de la morte elle-même, venue hanter les vivants pour savoir combien de temps a duré sa chute et qui regrette le caillou qu'elle ne sentira plus jamais dans sa chaussure, la poussière qu'elle ne peut plus rouler entre ses doigts, ses doigts qui pouvaient toucher et sentir... Ce langage-là est vif, il s'emporte, plane, observe les vivants, est plein de regrets. Il y a celui de la sans-abri, ruminant, répétitif, scandé par «Z'vz d'l mnaie?», d'où les voyelles se sont envolées pour laisser place à une langue pleine de trous et de mots oubliés. Celui de l'ex-employée, malade et alitée, qui a perdu contact avec elle-même, qui voudrait mais ne peut pas (c'est le chapitre du conditionnel futur) agir, et dont on parle, surtout, car elle-même ne semble plus savoir qui elle est et oublie à chaque instant pour laisser place à des ritournelles publicitaires. «Qu'est-ce que c'était, déjà?» Celui de la journaliste, Penny, qui adore inventer des histoires pour épater la galerie, qui s'enthousiasme pour des riens, qui confond la sans-abri avec une locataire de l'hôtel parce que les histoires qu'elle s'invente l'empêchent de voir, dont l'imagination accueille une multitude d'images morbides pendant que son visage montre des signes d'absence ou que ses paupières clignent. Léger déphasé qui illustre sa légèreté. Enfin, celui de Clare, véhément, erratique, sans aucune ponctuation pour la freiner, qui rassemble dans tous les sens ce qui peut lui rester comme souvenirs de sa soeur, qui n'arrive pas à faire le deuil, mais qui finit par savoir combien de temps a duré la chute.

Le sixième chapitre

Puis il y a ce sixième chapitre qui vient refermer le livre sur lui-même, refaisant tous les parcours en revisitant les fantômes évoqués, et quelques autres. Celui-là survole la ville («pour une meilleure cohérence, choisissons celle où la lourdeur tout comme la légèreté de ce livre ont été si subtilement ancrées», écrit l'auteure), relate la vie de ses habitants ou de situations qui les décrivent, passent de l'un à l'autre comme si le temps se déroulait simultanément (c'est le temps du présent), pour finir sur l'horlogère qui retrouve la montre qu'avait laissée Sara Wilby au début du roman... Un roman qui nous emporte comme si nous faisions un voyage dans un pays que nous ne connaissons pas, et qui ne lasse pas.