Le Québec jusqu'au bout

Pour les familiers de l'univers politique québécois et de son histoire récente, le personnage adulé de René Lévesque (1922-1987) n'a plus vraiment de secrets. Le politicien lui-même s'est assez longuement raconté, en 1986, dans Attendez que je me rappelle, et Pierre Godin, son rigoureux et passionné biographe, lui a consacré une somme, dont le dernier tome reste à paraître, qu'on peut d'ores et déjà qualifier d'indépassable. Pourquoi, alors, une autre biographie de René Lévesque?

Pour le comité éditorial de la charmante petite collection «Les grandes figures», la question, au fond, ne se posait même pas tant la réalisation de ce projet avait un caractère d'évidence. Comment, en effet, passer à côté d'un tel personnage dans une collection dont l'objectif est de présenter, dans une forme vulgarisée, les êtres d'exception qui ont marqué notre histoire? Marguerite Paulin, à qui revient l'honneur de s'acquitter de cette tâche, justifie bien simplement son projet: «Il existe des dizaines de livres sur les chefs d'État, sur de Gaulle, sur Kennedy. Pourquoi n'y aurait-il pas divers points de vue littéraires sur René Lévesque? Plus d'un cinéaste peut filmer un même personnage, plus d'un peintre peut faire le portrait d'un même visage. Chacun à sa façon et avec son style.» En effet.

Les sommes, pourrait-on ajouter, ne conviennent pas, pour toutes sortes de raisons, à tout le monde, et il n'y a rien de répréhensible, redisons-le avec force, à vulgariser pour le plus grand nombre des connaissances que l'on considère essentielles. En ce sens, le récit biographique de Marguerite Paulin est bienvenu parce qu'il offre en partage un «René Lévesque pour tous» qui, malgré ses manques, ne rogne pas sur l'essentiel.

Honnête résumé des réalisations politiques de Lévesque à titre de ministre libéral et de premier ministre péquiste, le récit de Paulin, qui fait suite à ceux qu'elle a consacrés à Félix Leclerc, Louis-Joseph Papineau et Maurice Duplessis, cerne bien la personnalité du héros souverainiste. On y rencontre le joueur, le séducteur impénitent, le journaliste passionné d'informations internationales et le communicateur télévisuel hors pair. «Son style direct et franc, rappelle Paulin, étonne. Sa signature est cette voix éraillée et son phrasé nerveux. On écoute René Lévesque. Dans ce média encore jeune, il dépoussière le style de l'époque, rejette sa prétention.»

Dans l'arène politique, sa nonchalance, qui «a un je-ne-sais-quoi qui séduit ceux qui l'approchent», ne va pourtant pas sans convictions très solides dont il tolère mal la contestation. Souverainiste-associationniste, Lévesque, sa carrière durant, aura maille à partir avec les indépendantistes plus radicaux et plus pressés. Grand démocrate pour les uns, il reste encore aujourd'hui, pour les autres, l'incarnation du souverainiste convaincu sur le plan idéologique mais enclin aux atermoiements sur le plan pratique.

Aurait-il pu, compte tenu de son charisme et de sa popularité, en faire plus pour la cause en tergiversant moins? Son aigreur de fin de règne traduisait-elle ses propres déchirements intérieurs à l'heure du bilan? Les réponses à ces questions appartiennent pour toujours aux secrets de l'histoire.

L'obsession du Nord

Autant la figure de René Lévesque est connue, autant celle du Montréalais d'origine Albert Peter Low (1861-1942) reste, pour la vaste majorité des Québécois, ignorée. L'homme, pourtant, avait du coffre et, sans son oeuvre, notre connaissance du pays ne serait pas ce qu'elle est. Grand géologue et explorateur compulsif, Low, déjà à l'adolescence, connaissait son destin: «Albert Peter se fait à l'idée qu'il sera du Nouveau-Québec le véritable découvreur; il manifeste déjà de l'impatience!»

Professeur retraité du département de géographie de l'Université de Montréal, Camille Laverdière, dont les états de service à titre d'homme de terrain sont aussi très impressionnants, a voulu rendre hommage à celui qui fut son prédécesseur dans la passion de la découverte géographique. Rédigé à la manière d'un rapport de mission sur le terrain, son récit biographique nous entraîne donc, «sur les traces d'Albert Peter Low», «dans la contemplation d'un paysage tout d'ampleur et de majesté», c'est-à-dire celui, plus particulièrement, du Nouveau-Québec.

Les passionnés de géographie, de géologie, de géodésie, de cartographie, de topographie et de toponymie se plairont certainement à la lecture de cet ouvrage qui abonde en descriptions détaillées d'expéditions nordiques et qui se complaît dans une luxuriante prose poétique naturaliste. Le profane, cependant, même de bonne foi, ne pourra s'empêcher de constater que Laverdière, dans le genre, pousse le bouchon un peu loin.

Devant l'accumulation de passages de ce type: «Aux marais succéda d'abord la tourbière, cette formation végétale constituée de sphaignes appartenant à la même classe que les mousses, de carex, d'éricacées, dont les bleuets. Cette étonnante couverture de plantes basses, serrées, croissait sur ses propres débris, imputrescibles: la tourbe»; «Par l'intermédiaire du comptoir de relais de Norway House à la décharge du lac Winnipeg, soit la tête du Nelson, York Factory permettait l'accès à la riche forêt d'un immense arrière-pays aux animaux à fourrure si nombreux», on ne peut en effet qu'être étourdi.

Fallait-il, pour être fidèle à la mémoire du grand explorateur qui a arpenté des territoires aussi hostiles et majestueux que la baie d'Hudson, la baie de James, la baie d'Ungava, le Labrador et tous leurs alentours, imposer une telle nomenclature au lecteur soucieux lui aussi de découvertes mais qui n'en demandait pas tant? Vulgariser exige parfois d'en faire un peu moins pour susciter l'intérêt et prévenir le décrochage.

L'entêtement d'Albert Peter Low, sa grande détermination, voire sa «violence extrême dans l'établissement de ses priorités» lui ont permis de mener à bien, au détriment toutefois de sa vie familiale, la mission que lui avait confiée la Commission géologique du Canada, son employeur, soit d'assurer «une meilleure prise de possession du territoire national par la connaissance». Il aurait d'ailleurs pu en faire beaucoup plus si une hémorragie cérébrale ne l'avait pas terrassé et rendu impotent, en 1907, alors qu'il n'était âgé que de 46 ans. Heureusement, d'autres allaient reprendre le flambeau, dont Camille Laverdière, qui signe ici un hommage un peu trop chargé.

louiscornellier@parroinfo.net

René Lévesque - Une vie, une nation

Marguerite Paulin - XYZ - Montréal, 2003, 168 pages

Albert Peter Low

Le découvreur

du Nouveau-Québec

Camille Laverdière

XYZ

Montréal, 2003, 160 pages