Des patriotes plus grands que nature

«La place du marché à Québec, 26 juin 1829»
Photo: James Pattison Cockburn / Bibliothèque et Archives Canada «La place du marché à Québec, 26 juin 1829»

« On a sous-estimé la terreur créée par le pouvoir britannique que les insurgés du Bas-Canada ont subie en 1837 et en 1838. Voilà pourquoi j’ai écrit une Histoire inédite des patriotes, débarrassée de la censure, des préjugés et des biais qui la camouflaient », me dit la romancière Anne-Marie Sicotte. Comme elle le signale, le récit manquait « de chair ». Mais un texte expressif et des centaines d’images d’époque en font « une plongée » étourdissante.

Les illustrations, presque toutes en couleurs et très bien choisies par la vulgarisatrice de haut niveau, nous retrempent dans la vie quotidienne du Bas-Canada grâce au talent d’une foule d’artistes contemporains des événements racontés. Les paysages autant que les scènes militaires sont particulièrement évocateurs. Ils mêlent la beauté insouciante de la nature à une lourde atmosphère d’intolérance et d’oppression.

Petite-fille et biographe du dramaturge Gratien Gélinas, Anne-Marie Sicotte, née en 1962, s’est servie de la riche documentation qu’elle avait rassemblée pour nourrir ses suites romanesques publiées entre 2011 et 2015 : Le pays insoumis (VLB) et Les tuques bleues (Fides). L’incendie à Montréal du parlement du Canada-Uni en 1849 par les jusqu’au-boutistes tories qui s’opposaient aux dédommagements accordés par les autorités aux victimes de la répression des patriotes l’a, me confie-t-elle, bouleversée.

« Il permet de voir jusqu’à quel point les extrémistes britanniques, comme ceux du paramilitaire Doric Club, avaient pu provoquer l’insurrection des patriotes en sachant que le pouvoir colonial y verrait un prétexte pour réprimer un mouvement démocratique qui s’appuyait sur des revendications pourtant fondées », m’explique-t-elle. Ce fanatisme, elle le résume en citant la résolution, adoptée en 1836 par le Doric Club, de lutter jusqu’à la mort pour éviter « la dégradation d’être sujets d’une république franco-canadienne ».

Le livre d’Anne-Marie Sicotte renferme des termes imagés pour faire facilement comprendre au lectorat d’aujourd’hui que le parlementarisme britannique instauré dans la colonie dès 1792 n’est démocratique qu’en apparence. Les députés élus seulement par les gens possédant des biens assez appréciables soumettent des projets de loi qui doivent recevoir l’aval d’instances non élues soumises à Londres : le gouverneur, les Conseils exécutif et législatif. Elle qualifie avec raison le système de « puissance dictatoriale ».

Installé à Québec, ce pouvoir insuffle subtilement un collaborationnisme conservateur à la région de la Vieille Capitale, encore perceptible là-bas dans les résultats décevants du référendum de 1995 sur la souveraineté. Cette cassure du Bas-Canada, l’historienne populaire l’a perçue avec acuité en concluant que les plus incisifs et « les moins corruptibles des élus sont originaires du district de Montréal, épicentre du patriotisme » à cause du « dynamisme économique » de la région.

Parmi les multiples documents d’époque reproduits dans l’ouvrage figure la proclamation de la loi martiale qui, le 5 décembre 1837, dénonce, précisément « dans le district de Montréal, une conspiration » contre « l’autorité de Sa Majesté » et autorise l’emprisonnement sans procès de centaines de « rebelles » susceptibles d’être exécutés. Anne-Marie Sicotte précise que cette terreur explique le reniement de leurs principes par nombre de patriotes apeurés.

Malgré tout, elle vante « leur courage » en discernant dans leur résistance, même désavouée après coup, « un miracle ». Pourquoi en douter ? Son livre nous convainc qu’en affrontant la Grande-Bretagne, première puissance de ce temps, les patriotes étaient plus grands que nature. À la nation mère d’un parlementarisme encore réservé aux nantis, ils donnaient des leçons de démocratie et de respect d’une culture autre que la sienne, idées alors novatrices dans le monde.

« Le district de Montréal est plus revendicateur que celui de Québec, porté à se laisser dominer à cause de son statut de siège de l’Exécutif et du commandement militaire. » Extrait d’«Histoire inédite des Patriotes»

Histoire inédite des Patriotes. Un peuple libre en images

Anne-Marie Sicotte, Fides, Montréal, 2016, 444 pages

3 commentaires
  • François Beaulne - Abonné 18 juin 2016 08 h 49

    A lire absolument

    Cette Histoire inédite des patriotes sera l'une de mes lectures prioritaires de l'été. Elle vient s'ajouter aux autres textes, récits et chroniques de l'époque qui convergent toutes dans le sens d'illustrer, à partir de faits objectifs et vérifiés, que le régime parlementaire hérité des britaniiques n'est pas la trouvaille démocratique que l'histoire officielle a voulu nous laisser croire, mais plutôt un carcan destiné à empêcher l'expression véritable de la majorité de langue française du Bas-Canada, c' est à dire le Québec d'aujourd'hui. De là les incongruités et disfonctionnements de ce régime que l'on ressent aujourd'hui dans notre vie parlementaire.

  • Denis Paquette - Abonné 18 juin 2016 09 h 33

    Je crois qu'ils ont faits leur temps

    il est temps que notre histoire soit récrite dépouillée de l'intolérance et de l'arrogance de nos maitres colonisateurs, des attitudes qui encore aujourd'hui existent, on ne peut pas dire que les anglais ont étés généreux, ils ne l'ont jamais étés pour personne, voila comment ils ont construits leur empire, peut etre que leur domination et facon de faire s'achèvent, avec l'Europe nous verrons bien s'ils sont capables de s'amender

  • Claude Bariteau - Abonné 20 juin 2016 12 h 14

    Culture autre, non; régime politique républicain, oui.

    Louis-Joseph Papineau, qui reprit les idées de Bédard, pour revendiquer la responsabilité ministérielle définie au parlement britannique en 1783, apprit du gouverneur de l'époque que la Grande-Bretagne ne l'introduirait pas parce que ce serait octroyer le pouvoir aux élus du Bas-Canada, en grande partie des « Canadiens », ce qui nuirait aux objectifs recherchés par la Grande-Bretagne.

    Papineau modifie alors son approche et y va de deux propositions contenues dans les 92 résolutions : élection des membres du Conseil législatif et reddition de comptes aux élus de l'Assemblée législative et du Conseil législatif de la part des membres du Conseil exécutif nommé par le gouverneur.

    Fondamentalement, ces propositions contiennent deux règles de la constitution américaine (élection des Sénateurs et reddition de comptes de l'exécutif dont les membres sont choisis par le Président). Il ne s'agit donc pas de culture différente, mais de régime politique différent.

    C'est ça qui dérange (choque) les Britanniques au Bas-Canada et à Londres. Ça n'a rien à voir avec la culture, une idée simpliste développée par Durham et reprise constamment à tort. Il s'agit plutôt d'une prise en charge du pouvoir politique par les élus selon les règles démocratiques de l'époque et ces élus comprennnt plusieurs personnes qui n'étaient pas d'ascendance « canadiennes-françaises » et une minorité de gens d'origine britannique qui entendent imposer leur volonté, tout comme les membres nommés par le gouverneur.

    Pour ces Britanniques ces règles sont révolutionnaires parce qu'ils leur enlèvent le pouvoir. Comme les Britanniques se sont opposés aux projets des Patriots américains, ils le font avec virulence selon un plan précis dont l'objectif est d'éradiquer ce projet, fusionner les Bas et Haut Canada et ramener les « Canadiens français » à l'ordre culturel qui leur fut défini en 1774 en recourant à des intermédiaires , le principal étant La Fontaine.