Don DeLillo, preneur de son de l’agitation contemporaine

D’un roman à l’autre, la fluidité de l’écriture de Don DeLillo ne cesse d’éblouir.
Photo: Source Scribner D’un roman à l’autre, la fluidité de l’écriture de Don DeLillo ne cesse d’éblouir.

Le goût des autres, c’est un lieu où un auteur lit, commente ou critique l’oeuvre d’un autre qui l’inspire et à qui il voue une très grande admiration. Cette fois, Ralph Elawani se penche sur Zero K, le plus récent roman du New-Yorkais Don DeLillo, devenu pour lui une figure littéraire phare déroutante, presque anxiogène, mais aussi terriblement irrésistible.

En 1985, le romancier américain Don DeLillo publiait White Noise. C’est par ce chef-d’oeuvre de milieu de carrière que l’auteur de ces lignes a été frappé durablement par le génie delilien. Foudroyé par sa capacité à saisir la mélancolie et la paranoïa, à les encaisser tout en les apaisant par le truchement de livres qui tiennent de l’installation cinématographique. L’ouvrage s’inscrit parmi ces moments où le mariage avec la muse connaît une deuxième lune de miel, par amour, et non pour sauver les meubles. On pourrait citer l’album Rain Dogs, de Tom Waits (1985), ou encore le long métrage Teorema, de Pier Paolo Pasolini (1968), comme exemples analogues.

White Noise constitue peut-être la quintessence de l’oeuvre delilienne, en raison de la densité de l’information qu’il contient et de sa capacité à synthétiser les thèmes prisés par le romancier lauréat du National Book Award (1985) et du PEN/Faulkner Award (1992). Des préoccupations qui passent par le rapport aux images, les théories du complot, les crises existentielles, l’effacement progressif de certaines figures clés au sein des histoires, la profération de la parole et les avions. Toujours beaucoup d’avions chez ce natif du Bronx.

Aujourd’hui âgé de 79 ans, DeLillo s’arroge (aux côtés de Joan Didion et de Thomas Pynchon) le titre du plus grand auteur américain vivant dans notre panthéon personnel. Un preneur de son de l’agitation contemporaine, si stérile soit-elle. C’est qu’on ne le perd pas du radar, DeLillo. C’est encore lui qui nous perd. Sa propension à dérouter par l’usage des mécanismes subtils de la médiasphère et l’introduction d’indices faméliques se confirme avec la sortie de Zero K, aisément sa plus importante parution littéraire depuis Underworld, livre-Goliath publié en 1997.

« Everybody wants to own the end of the world. » Ainsi s’ouvre et se termine Zero K, et si l’on voulait résumer en une phrase l’oeuvre de l’auteur, on n’y serait pas mieux arrivé. Dans ce dix-septième roman, DeLillo met en scène la crise existentielle de Jeffrey Lockhart et, par extension, celle de son père, le milliardaire Ross Lockhart. Magnat de la gestion de patrimoine, ce dernier est aux prises avec la maladie de sa seconde épouse, l’archéologue Artis Martineau, en phase terminale, et qui s’apprête à être cryogénisée dans un complexe technologique situé quelque part en ex-URSS.

Chambre d’écho

Véritable tentative de fuite en dehors du temps, Zero K imagine surtout ce rendu-possible du prolongement de la vie par des technocrates (on parlera ici de « faith-based technology »), interrogeant au passage le lecteur sur le paradoxe découlant du choix d’envoyer hors de l’histoire un être cher, afin de maintenir ses chances de survie. On retrouvera la même anxiété face à la mort qui unissait les personnages de Jack et de Babette dans White Noise, à travers la volonté de Ross Lockhart d’être lui aussi congelé en même temps que sa femme, Artis.

Mais comme toujours, l’oeuvre delilienne est une chambre d’écho. On y devient donc forcément paranoïaque, tant l’idée de la manipulation par des pouvoirs obscurs est renforcée par la multiplicité des voix, des discours contradictoires et l’omniprésente impression que tout ce qui est dit pourrait s’avérer le fruit de rumeurs. Des éléments souvent intensifiés par une diégèse dont la progression se fait délibérément attendre.

Alors que s’atomise peu à peu la frêle relation unissant le père et le fils, un glissement s’opère de manière à répliquer un autre type de bond « hors de l’histoire », entraînant le lecteur dans la vie privée de Jeffrey Lockhart, après un chapitre d’un rare lyrisme, raconté à travers la perspective « post-congélation » d’Artis. Lockhart deviendra la figure delilienne par excellence du jeune adulte introspectif qu’une sensibilité insolite pousse vers la fuite ou la recherche d’une identité médiée par des images d’un environnement en décrépitude.

À la lecture des nombreux dialogues, on reconnaîtra les marottes de l’auteur, sa tendance à faire de ses narrateurs des chercheurs de mots exacts afin de décrire des concepts ou des situations (« Define coat, I tell myself. Define time, define space. »). Et comme dans tout roman de DeLillo, depuis Americana jusqu’à Mao II, en passant par End Zone, toujours cette obsession pour les langues étrangères (l’allemand, notamment).

Stak, le fils adoptif de la femme que fréquente Jeffrey, se révélera l’un de ces enfants particuliers — à l’image de Billy Twillig, dans Ratner’s Star, ou de Heinrich Gladney, dans White Noise — dont DeLillo se sert parfois pour souligner la « désémiotisation » s’opérant au sein de ses récits. Enfant de la technologie, enfant à problèmes, enfant d’un père d’origine ukrainienne, dont Lockhart tentera inlassablement de deviner le nom, Stak naviguera des paris en ligne sur les probabilités d’accidents jusqu’au champ de bataille dans la vie réelle. Un passage semblable au combat contre la mort que mène Ross Lockhart, des années après avoir « parié » la fortune des autres sur des probabilités d’accidents.

En somme, un autre brillant cauchemar réseautique, où l’on se cantonne derrière l’idée absconse de se croire à l’abri, occupé à s’obstiner sur la couleur des murs alors que la maison brûle. À la lecture de Zero K, on comprend que la fluidité de l’écriture de DeLillo est mise au service d’une recherche narrative vaine : celle qui mène peut-être au même endroit que l’odyssée incongrue d’Oedipa Mass (personnage du Crying of Lot 49, de Thomas Pynchon), mais sans doute aussi à une réflexion sur l’illusion de la postérité et l’angoisse d’être confronté au monde dans son ensemble.

Don DeLillo a depuis longtemps atteint ce stade de géant ; celui qui permet à tout littérateur un brin haletant de reprendre son souffle grâce au sien, une phrase à la fois.

Né en 1986, Ralph Elawani est l’auteur d’une biographie de l’écrivain et cinéaste Emmanuel Cocke, intitulée C’est complet au royaume des morts (2014), et d’un essai sur la contre-culture, Les marges détachables (2014). On a pu l’entendre ou le lire dans Spirale, Cult MTL, VICE/Noisey, 24 images, Liberté et Exclaim !, ainsi que sur le blogue de l’ONF et sur les ondes de Radio-Canada. Il travaille présentement à la création d’une œuvre visuelle et littéraire traitant, à travers le football, du quartier Petit Maghreb et à un premier roman qui paraîtra en 2017. L’auteur tient par ailleurs à remercier William Thomas Heise pour l’introduction aux œuvres de Pynchon et de DeLillo, vers 2007, et Jean-François Chassay, qui s’est permis de peaufiner le travail, en 2016.

Zero K

Don DeLillo, Scribner, New York, 2016, 274 pages



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