Isadora, son mari et son amant

Le couple et l’expression du désir féminin ont beaucoup changé depuis la parution du «Complexe d’Icare» écrit, en 1973, par une Erica Jong devenue depuis une figure féministe incontournable.
Photo: Martin Dimitrov Le couple et l’expression du désir féminin ont beaucoup changé depuis la parution du «Complexe d’Icare» écrit, en 1973, par une Erica Jong devenue depuis une figure féministe incontournable.

Laffont publie une édition anniversaire de la traduction française du Complexe d’Icare d’Erica Jong (la version originale, Fear of Flying, a paru aux États-Unis en 1973). « Un roman révolutionnaire devenu un classique sur le désir féminin », annonce la quatrième de couverture. Si l’on peut aisément lui octroyer le titre de classique — vingt-sept millions d’exemplaires vendus, traduit en quarante langues —, Le complexe d’Icare parle somme toute peu de désir féminin.

Reste le caractère révolutionnaire. On comprend qu’il ait pu l’être à l’époque et qu’il a certainement contribué à l’éveil féministe de nombreuses lectrices. La narratrice, Isadora Wing, jeune professeure ayant publié un recueil de poésie érotique, accompagne son mari Brian qui se rend à Vienne assister à un congrès de psychanalyse, dans le but d’écrire un article sur l’événement.

Dans l’avion qui la mène chez Freud, des dizaines de « jivaros » — c’est ainsi qu’elle surnomme les psys. Mariée depuis cinq ans, la passion déjà émoussée, Isadora fait part de son dépit de n’avoir jamais connu une « baise sans effeuillage », c’est-à-dire « exempte de tout sentiment de culpabilité », histoire « sans paroles » « l’homme ne prendrait pas plus que la femme ne donnerait », ce qui constituerait pour elle « la pureté absolue » en matière de sexualité.

Dès son arrivée sur place, elle fait la rencontre d’Adrian Belamour (Goodlove dans l’édition originale), psychanalyste anglais adepte de Laing. Son mari est freudien : tout les oppose. Brian est raisonnable, gentil, fidèle ; Adrian, nonchalant et libertin. Il la séduit. Elle vit une aventure avec son bel Anglais, mais bientôt la conférence s’achève et elle doit faire un choix : rester avec son mari ou partir vivre la bohème avec son nouvel amant ?

La jeune femme choisit le risque. S’ensuit une épopée où, à bord de la Triumph d’Adrian, le nouveau couple parcourt l’Europe, vivant d’amour et d’eau fraîche (dans les faits : de sexe et d’alcool). Et voilà qu’à la fin du mois, Adrian annonce qu’il doit rejoindre son ex-femme et ses enfants pour des vacances en famille. Isadora, qui les croyait liés l’un à l’autre, découvre qu’Adrian ne connaît pas l’engagement. Passer de la coupe d’un homme à celle d’un autre, fût-il le plus libertaire, ce n’est pas vraiment de l’émancipation, réalise-t-elle.

En arrière-plan de ces tribulations, des réflexions sur tout ce que les femmes donnent aux hommes sans jamais vraiment recevoir la réciproque, jusqu’à s’oublier elles-mêmes. La leçon qu’elle en tire : retourner avec son mari, soit, mais ne plus jamais s’oublier.

On cherchera en vain l’érotisme. Certes, on peut concevoir que la narrationde quelque fantasme ou de quelques scènes de baise entre une femme mariée et un homme qui n’est pas son époux ait pu, à l’époque, sembler audacieux. Quarante ans plus tard, cette audace semble bien diluée, mais elle nous permet de mesurer une certaine évolution. Et on se réjouit que tout ça soit de l’histoire ancienne.

Femmes mariées, femmes subordonnées

Ce que le roman rappelle, c’est à quel point le statut des femmes a changé, surtout au sein du couple. À cette époque pas si lointaine, « femme mariée » signifiait « femme respectable » et assignait la porteuse du titre à résidence, tenue de mijoter des petits plats pour son mari. Mariée ou pas, sa place demeurait, dans tous les cas, à côté de son homme : éternelle accompagnatrice. Indirectement, le roman rappelle aussi l’emprise qu’avait la psychanalyse à cette époque. Et ceci n’est peut-être pas étranger à cela…

Au final, le roman porte moins sur une épopée érotique que sur l’introspection d’une jeune femme instruite qui cherche à concilier amour, sexe, et réalisation de soi — l’écriture dans ce cas-ci. Et en cette matière, même s’il y a eu d’énormes avancées, la société que nous formons ne peut se targuer d’en être totalement sortie : on en discute encore.

Le roman a certes perdu de son insolence. Et si l’on peut chipoter sur son caractère « actuel », il reste un bon roman de moeurs, voire une excellente satire sociale. À ranger dans les classiques féministes qui permettent de revisiter là d’où l’on vient, en même temps que de mesurer le chemin parcouru. La suite du Complexe d’Icare a paru aux États-Unis en 2015 (Fear of Dying) ; sa traduction est annoncée pour 2017. Mais pour l’érotisme, il faudra se tourner vers les romans suivants de Jong, dont le fameux Fanny ou la véridique histoire des aventures de Fanny Troussecottes-Jones (1980).

Le complexe d’Icare

Erica Jong, préface de Henry Miller, traduit de l’anglais par Georges Belmont, Robert Laffont, coll. « Pavillons », Paris, 2016, 352 pages