La liberté libertine des images, au gré du temps

Une gravure tirée du coffret «Scènes du plaisir» de Patrick Wald Lasowski
Photo: Éditions Cercle d’art Une gravure tirée du coffret «Scènes du plaisir» de Patrick Wald Lasowski

Deux livres à feuilleter, dans un coffret, noir et rouge. Objets d’amour gravés, puissances infernales du sexe, ils accrochent l’oeil, font deviner les gémissements. Voici du beau travail éditorial, trois ans de recherches iconographiques. À l’intérieur du boîtier, un trésor longtemps caché, une obsession partagée, et pourtant, des objets si communs : le corps en rut, les appâts dénudés, le désir provocant, les postures intimes au lit, au boudoir ou dans la nature.

Du côté du texte, Scènes du plaisir. La gravure libertine. Préliminaires, la signature est celle du spécialiste du XVIIIe siècle Patrick Wald Lasowski. L’universitaire, essayiste et romancier est familier des libertins, qu’il a édités dans La Pléiade. Il connaît bien leurs habitudes, leurs désirs et leurs vices, leurs pensées et leurs fantasmes. Son livre en commente les gravures taboues, de la volupté de cour aux caricatures de la Révolution, en passant par les moeurs bourgeoises.

Du côté de l’image, on dessine, on se moque, on grimace, on saisit des poses, en ce siècle débordant de tempéraments virulents, de fantaisie et d’impudeur. On pense à Casanova, à Sade, grands obsédés de la chose. Dans notre temps, on sait les audaces de la danse contemporaine, s’emparant de la nudité. La licence libertine est folle, l’art expose tout et interpelle le regard.

L’art de graver

Païenne, scandaleuse, rococo, galante, civilisatrice, écoeurante, la nudité antique triomphe au XVIIIe siècle, détournée dans les falbalas du spectacle libertin : « Enfouissement de la pudeur. Terreur de l’interdit. La scène est repoussée dans les plis de la nuit, dans cet espace-temps qui compte pour rien au regard de la Loi. Il arrive que le désir de voir excite les amants. L’animal sexuel se rêve musicien. Qui ne souhaiterait quelques éclaircissements ? » écrit Wald Lasowski, commentant habilement les planches.

Photo: Éditions Cercle d'art Une gravure couleur tirée du coffret de Patrick Wald Lasowski

Les figures gravées en taille-douce sont intrépides, mais aussi merveilleusement croquées, appliquées en mille détails, lentement fixées dans le bois ni dur ni tendre qui permettra à l’encre, sous la presse, de reproduire et d’imprimer ces feuilles d’art qui circulent en dépit des châtiments.

La gravure est un art placé sous l’égide de Dürer, un maître absolu du genre jusqu’à nos jours. Mais les siècles innovent dans les techniques, les graveurs perdant les ateliers et les mains disponibles au profit des imprimeurs, qui développent les techniques de reproduction et les supports permettant d’irrésistibles diffusions.

C’est une vraie passion de l’image qui commence. Des moeurs libérées, non sans risques de prison, et on sait comment on y croupit à mort, dans les geôles sordides — tout le monde n’est pas Sade qui, enfermé, fera son oeuvre extrême —, on sent monter la tendresse, cette tendresse bordel de merde ! du chorégraphe québécois Dave St-Pierre dans son ballet de nus urbains, qui saisit la curiosité et l’exposition.

Sainte terreur

Wald Lasowski raconte, commente les formats, les transformations de la pensée et de l’univers éditorial. Il expose aussi l’intention sulfureuse de l’érotisme libertin, dans un contexte de révolution qui s’installe. Quelque chose de pourri se dénonce, quelque chose de vrai s’impose.

C’est d’une grande richesse et d’une grande variété, cette invention hors cadre et sans limites, cette littérature illustrée : « jamais gratuite : même fantaisiste et cocasse, elle est de fait engagée dans des combats d'idées », résume Alain Viala, un autre historien de renom, dans sa somme essentielle (L’âge classique et les Lumières, PUF, 2015). L’outrage à l’interdit est aussi fascinant que ce fascinus pompéien, si bien commenté par Pascal Quignard, parce que cette chose du corps prend, à travers les âges, de multiples significations culturelles et cultuelles étranges.

À signaler qu’après La Terreur (le Cherche Midi, 2014), Wald Lasowski signe également un roman puisant dans les documents du XVIIe siècle, Les singes de Dieu. On est au moment des grandes prédications de haine et de violence religieuse, qui mènent tout droit aux horreurs de la guerre civile entre catholiques et protestants.

Dans ce Paris politique fourmillant d’exaltés, du haut des chaires d’église comme sur le pavé des fanatiques furieux, le nom de Dieu préside à des carnages auxquels il faudra une autre révolution pour mettre, sinon un terme, du moins un encadrement légal. L’écrivain nous engage à comprendre l’histoire, à la méditer, à l’aimer (im)prudemment, et, pour tout résumer, c’est passionnant.

Scènes du plaisir. La gravure libertine

Patrick Wald Lasowski, Éditions Cercle d’art, Paris, 2016, un coffret de 2 volumes, 245 et 205 pages. *L’ouvrage n’est pas distribué au Québec, mais il est disponible en commande spéciale auprès des libraires. «Les singes de Dieu», Patrick Wald Lasowski, Le Cherche Midi, Paris, 2016, 161 pages.