1984, année éclectique

Les trois œuvres réunies sont des variations sur la transmission.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les trois œuvres réunies sont des variations sur la transmission.

Lire sur le mode estival, c’est aussi souvent l’occasion de regarder un peu en arrière. Et voilà qui tombe bien, tenez, puisque Le Quartanier vient justement de rassembler sous un même titre et une seule couverture la dynamique trilogie publiée par Éric Plamondon de 2011 à 2013.

1984 contient ainsi Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, trois romans dans lesquels Gabriel Rivages, écrivain, en alter ego de l’auteur, s’intéresse tour à tour à trois légendes américaines : Johnny Weissmuller, incarnation de Tarzan au cinéma, Richard Brautigan, l’auteur de La pêche à la truite en Amérique, mort en 1984, et Steve Jobs, le cofondateur d’Apple — tous les trois fils d’immigrants.

Un projet original et abouti, dont le résultat est un bricolage narratif particulièrement inventif, une sorte de collage littéraire qui juxtapose et mélange en une série de courts chapitres particulièrement éclectiques des anecdotes, de la fiction et des coïncidences historiques difficiles à résumer. Tout cela traversé par la fascination de Plamondon pour la côte ouest américaine — une obsession dont il n’a d’ailleurs pas encore exploré toutes les issues.

« Brautigan écrit comme il pêche. Il nous appâte avec un détail et file dans la vie et la mort. Au dernier moment, il ferre d’un trait d’humour. Il nous tire de la rêverie comme une truite hors du torrent. » Allé à la bonne école, Éric Plamondon, inutile de le dire, en fait tout autant. On a ici trois romans qui, derrière les apparences de la biographie et de l’hommage, sont en réalité autant de variations sur le thème de la transmission — de la vie, des valeurs, du récit.

« Il lui a fallu trois vies pour comprendre que le bonheur n’est qu’une fiction, que pour être heureux il faut inventer sa vie, et que la seule façon de l’inventer, c’est de la raconter. » Écho de la crise de la quarantaine de Gabriel Rivages, heure du bilan de milieu de vie et de la prise de résolutions, 1984 est aussi, en trois temps, le récit exemplaire d’une naissance littéraire, celle d’Éric Plamondon.

Si vous hésitiez encore à aborder l’oeuvre d’Éric Plamondon, sans trop savoir par quel livre commencer, n’y pensez plus. Un seul titre, quatre chiffres, un excellent millésime : 1984.

« Je ne découvrirai jamais la pénicilline. Je n’inventerai jamais l’ampoule électrique. Je ne bâtirai jamais de cathédrale ni de pyramide. Je ne serai jamais marin, coureur automobile, neurochirurgien ou mécanicien. Je ne vendrai jamais de beignets sur la plage ou de filles au coin des rues. Je ne serai jamais agent secret ou archéologue. Je n’escaladerai jamais l’Everest ou le Kilimandjaro. Je ne chasserai jamais l’éléphant blanc, le tigre du Bengale ou l’ours polaire. Je ne deviendrai jamais pape, jamais pop star, jamais Mao, jamais Marlon Brando. Je ne descendrai jamais au fond d’une mine de diamants. Je ne retrouverai jamais l’Atlantide. Je n’irai jamais au centre de la Terre. Je ne marcherai jamais sur la Lune. Je ne déchirerai jamais la pierre de Rosette. Je ne traverserai jamais le Sahara à dos de chameau. À quarante et un ans, je ne serai jamais quelqu’un d’autre que moi-même, Gabriel Rivages. Ai-je pour autant raté ma vie ? » Extrait de «1984»

1984

Éric Plamondon, Le Quartanier, Montréal, 2016, 616 pages