Musarder d’un poème à l’autre

«Un coin de table» d'Henri Fantin-Latour, 1872. À gauche, on reconnaît Verlaine et Rimbaud.
Photo: Domaine public «Un coin de table» d'Henri Fantin-Latour, 1872. À gauche, on reconnaît Verlaine et Rimbaud.

Pour moi, une anthologie correspond exactement à ce qu’est un livre d’été, un été qu’on veut intelligent et nourrissant, une occasion qui nous permet d’allier farniente et savoir. Or, qui connaît les éditions Gründ ne sera pas étonné de la qualité remarquable de la présentation de l’anthologie Les plus beaux poèmes, celle que Jean Orizet consacre à la poésie française, celle qu’il affectionne, sans autre but que celui de partager avec les amateurs des belles-lettres sa passion pour tel ou tel texte, « du Moyen Âge à nos jours ».

Le livre est beau, magnifiquement illustré, édité avec le plus grand soin. Or, il faut insister sur le choix de l’anthologiste qui ne revendique en rien une proposition savante qui aurait pour but de réunir les « meilleurs » textes, de tracer la ligne d’excellence de ce que devrait retenir l’histoire littéraire. Jean Orizet aurait aimé titrer son livre « Anthologie égoïste de la poésie française » et, disant cela, il ne saurait mieux décrire ce qu’il propose.

Avouons également qu’il est assez rare qu’un tel sentiment puisse s’exercer à travers la beauté de textes admirés sinon admirables.

Photo: Domaine public «Un coin de table» d'Henri Fantin-Latour, 1872. À gauche, on reconnaît Verlaine et Rimbaud.

En entrant dans ce florilège, il faut consentir à suivre le bonheur d’un lecteur qui nous offre ses goûts. Aucune autre justification que celle-ci : « voici ce que j’aime lire et relire », rien de plus. À nous d’accompagner Jean Orizet dans cet itinéraire intellectuel où on retrouve, forcément des classiques, mais aussi des surprises, de beaux écarts de conduite.

Si Rudel ou Villon, Ronsard ou Louise Labé, Corneille ou Jean de La Fontaine, Marceline Desbordes-Valmore ou Alfred de Vigny, Rimbaud ou Baudelaire, Aragon ou Ponge s’y retrouvent, combien de Guillaume de Lorris, Philippe Desportes, Antoine Girard de Saint-Amant, Jean-Pierre Claris de Florian, Francis Viélé-Griffin, Jean Malrieu ou Jean-Vincent Verdonnet nous appellent ailleurs. Notons au passage la présence des poèmes Prélude triste d’Émile Nelligan et de Mon bel amour navigateur de Gaston Miron. C’est riche et forcément discutable.

C’est pour cette raison justement qu’il faut aimer ce genre d’oeuvres, pour l’inattendu comme pour l’attendu. Si les choix sont ici, parfois, un peu convenus, avouons-le, on pourra sans doute reprocher une frilosité assez manifeste quant à la poésie plus actuelle. Ce n’est sans doute pas ce qu’on a à réclamer de cet anthologiste, mais bien plutôt faut-il consentir à une pérégrination relativement calme à travers des terrains plutôt stables.

Soit, ne boudons pas notre plaisir et suivons, avec humour, Paul Vincensini dans son poème La poésie : « La poésie ? Le temps passe. On a les cheveux gris, du cholestérol, de la barbe et des lunettes. On se console en disant qu’elle, au moins, elle n’a pas changé. »

Mais si, mais si, elle a changé, la poésie. Mais puisque nous sommes ici confrontés à un anthologiste qui tient à ses coups de coeur, n’allons pas lui reprocher d’aimer ce qu’il aime.

Les plus beaux poèmes. Anthologie du Moyen Âge à nos jours

Jean Orizet, Gründ, Paris, 2015, 258 pages