Le devoir de mémoire de Joseph Andras

Le récit d’Andras captive par sa force et sa maturité. L’auteur né en 1984, qui ne veut nulle publicité ni médiatisation, n’a pas découvert le sujet, bien documenté, mais il le raconte avec brio.
Photo: Capture d'écran Le récit d’Andras captive par sa force et sa maturité. L’auteur né en 1984, qui ne veut nulle publicité ni médiatisation, n’a pas découvert le sujet, bien documenté, mais il le raconte avec brio.

Le 9 mai, Joseph Andras se voyait attribuer le prix Goncourt du premier roman, qu’il a refusé dans une lettre où il expliquait que « la compétition, la concurrence et la rivalité sont à [ses] yeux des notions étrangères à l’écriture et à la création ». Depuis, silence radio de l’auteur jusqu’à jeudi, alors qu’il accordait une première entrevue à «L’Obs». «Le Devoir» en profite pour revenir sur ce récit documenté, mais littéraire, aussi captivant que terrible.

De nos frères blessés, édité par Actes Sud, est un livre percutant. Il raconte l’arrestation, la détention et la condamnation à mort de Fernand Iveton, un militant communiste français en Algérie qui tenta, en vain, de poser une bombe dans un atelier, pour manifester son opposition à la colonisation. Il fut guillotiné le 11 février 1957, la grâce présidentielle lui ayant été refusée.

Qui était Fernand Iveton ? Un ouvrier convaincu du droit des Algériens de se libérer de la tutelle française et de constituer, politiquement, leur nation. Marié à une Française, il a accepté l’idée de déposer un engin explosif dans son atelier pour y détruire des machines, non des vies humaines.

Dénoncé, l’engin fut saisi, désamorcé, et il fut arrêté et torturé. Il dut livrer ses camarades. L’opinion publique se déchaîna contre lui. Même L’Humanité, le journal communiste français, soutint l’homme du bout des dents. Son jeune avocat, commis à sa défense, quoiqu’aidé par un homme de conviction et d’expérience, ne réussit pas à faire valoir le droit, ce qui sautait aux yeux, l’innocuité de la bombe et l’intention de ne blesser personne.

Le récit d’Andras captive par sa force et sa maturité. L’auteur né en 1984, qui ne veut nulle publicité ni médiatisation, n’a pas découvert le sujet, bien documenté, mais il le raconte avec brio. On pense, en le lisant, à Kamel Daouad et à son Meursault, contre-enquête, mais aussi à d’autres plumes engagées chez Actes Sud — Mathias Énard, Mahmoud Darwich, Kaoutar Harchi, Emanuele Trevi — comme au lyrisme du roman Où j’ai laissé mon âme, de Jérôme Ferrari. Andras est de leur famille, et comme le roman de Daoud, il paraît en même temps chez Barzakh, à Alger.

Un devoir de mémoire

Impossible de ne pas ressentir l’empathie d’Andras pour Iveton, son accompagnement littéraire des derniers moments dans sa cellule, sa tendresse pour ses compagnons algériens de prison, certains libérés, deux autres exécutés en même temps que le militant.

L’affaire Iveton a duré moins de deux mois et, sans instruction, le jugement fut expéditif. On voulut écouter l’opinion ; punir par anticipation ; répondre à tous les attentats qui, eux, existaient vraiment. On tenait le coupable de tous les crimes, même si c’était un acteur d’intention.

Punition hors de proportion. Mais le cri de combat poussé par Iveton jusqu’au dernier moment résonna longtemps, notamment sur la conscience de François Mitterrand, alors ministre de la Justice, sous la présidence de René Coty, qui tenta de faire oublier par la suite son manque de courage et de discernement.

1 commentaire
  • René Lefèbvre - Inscrit 3 juin 2016 10 h 34

    Horribles chapitres à ne pas oublier

    Le chapitre honteux de la France militaire en Algérie doit être exposé ouvertement aux jeunes Français, tout comme l'horrible chapitre canadien sur les écoles résidentielles doit être enseigné aux jeunes Canadiens dans les cours d'histoire afin qu'ils comprennent mieux les souffrances insupportables que les générations passées ont fai subir à nos frères et soeurs.

    Même si le sujet des atrocités commises en Algérie par la France est bien documenté, il est bon de rappeler aux génétations présentes de jeunes Français les erreurs que leurs pères ont commises au nom de leur pays. Ainsi, on comprend mieux l'Histoire et le pourquoi tant de souffrances furent infligées à un peuple colonisé qui chercha à se libérer de son oppresseur.