Entre deux chaises

L’amour a la vie dure dans les nouvelles de L’ère-seconde, sous-titré Portraits d’une génération entre deux millénaires. La chair y est toujours un peu triste. On se cherche, de toutes les manières, sans se trouver vraiment. On voudrait aimer et être aimé, bien sûr, avoir un vrai travail, plus d’argent et moins de dettes. On voudrait aussi écrire et avoir écrit.

Dix auteurs de la « relève », trentenaires, s’essaient au portrait de génération. Scénaristes, romanciers, dramaturges, leurs textes témoignent d’une insatisfaction profonde. Pour beaucoup d’entre eux, la longue crise qui marque leur passage à l’âge adulte s’accompagne d’un sentiment de perte de l’enfance. Survivants du grand bogue de l’an 2000, s’ils ont aujourd’hui trente ans, leur vie se divise entre deux millénaires. Trente ans est-il le nouveau vingt ans ?

Depuis quelques années, les collectifs de nouvelles semblent pousser au Québec comme des champignons après la pluie, ressemblant même à un phénomène de génération. Sans surprise, et au-delà des thèmes qu’ils abordent, le point faible que tous ces recueils ont en commun est cependant la qualité inégale des textes qu’ils proposent. Textes de commande, ballons d’essai ou fonds de tiroirs, seule une minorité d’entre eux parvient à se démarquer et à retenir l’attention.

Dans le meilleur des cas, ils ne seront qu’un intermède ou la promesse d’une oeuvre plus large, indépendante et bien mûrie.

Limites amoureuses

D’entrée de jeu, le protagoniste imaginé par Guillaume Lambert (Satyriasis, Leméac, 2015) nous avoue lourdement que tout l’ennuie, même écrire. « J’arrive à l’âge où on se rend compte que la fille la plus populaire de son secondaire a pris du poids de façon étonnante et qu’au fond, elle n’était pas si belle que ça », reconnaît-il du haut de sa nouvelle lucidité.

Plus loin, une jeune adulte confie sa nostalgie de l’époque bénie de l’enfance, lourde de ses 28 406,89 $ de dettes accumulées après huit années d’études « menées avec négligence » (L’art d’accumuler de Caroline Roy-Element), tandis qu’Alexandre Soublière (Charlotte before Christ, Boréal, 2012), dans une autofiction accélérée où domine le sentiment de la perte, entremêle la destruction du chalet familial, des histoires d’amour mortes et les vicissitudes de l’écriture dans Les trois générations de ma vie. « Je repense à ces moments, à ma vingtaine en général, et je me dis que c’est peut-être là que j’ai commencé à me perdre : quand j’ai pris l’habitude d’écrire les scènes de ma propre vie au lieu de les vivre. »

Mélissa Verreault (L’angoisse du poisson rouge, La Peuplade, 2014) se glisse dans la peau d’une adolescente de banlieue, l’oeil sur le décompte du bogue de l’an 2000, terrifiée à l’idée « de ne pas réussir à frencher avant la fin du monde ». Avec La sentinelle, Mathieu Vézina imagine un étudiant au doctorat rivé aux réseaux sociaux, qui pousse le militantisme jusqu’à inventer un personnage féminin, féministe, « queer et radical ». Il raconte sa rupture avec une anglophone de Toronto, étudiante en arts à l’Université Concordia, qu’il ne trouvait pas assez féministe à son goût : s’il lui arrivait de ne pas se raser les jambes, c’était plus par paresse que par idéologie…

Le journaliste indépendant Frédérick Lavoie (Allers simples : aventures journalistiques en post-Soviétie, BQ, 2016) y publie aussi sa première fiction. Un Québécois invité à animer un atelier de théâtre au Liban et une journaliste londonienne se retrouvent pour une semaine dans un petit appartement de Beyrouth. L’un des textes les plus sensibles et nuancés du recueil, avec ses accents de cosmopolitisme, de culpabilité et de no future.

Le portrait d’une génération ? Peut-être faut-il y voir plutôt les détails d’un tableau tronqué. Un tableau où défilent des personnages d’éternels étudiants ou d’écrivains recrues qui ne voient parfois pas beaucoup plus loin que le bout de leur nez — ou de leur sexe. Les idées y prennent aussi souvent le pas sur l’imaginaire.

Mais tous essaient à leur manière de tester les limites des modèles amoureux, de sortir l’amour et la sexualité des carcans traditionnels et des institutions. Cela ne va pas de soi, et jamais sans un certain désarroi. La liberté est souvent plus terrifiante que son contraire. On ne s’en sort pas.

L’ère-seconde. Portraits d’une génération entre deux millénaires

Collectif Tête première, Montréal, 2016, 200 pages