L’horreur en deux temps

Depuis Mélanges de sang, son premier roman, et surtout depuis Blondie et la mort paru en 2012 (les deux maintenant en Livre de poche), Roger Smith s’est imposé comme un des écrivains sud-africains les plus brillants de sa génération. Par son style qui peut parfois être d’une élégance raffinée, tout autant que par sa façon de raconter, brutale, violente, sanguinaire même, c’est aussi un des auteurs de polars les plus durs et les plus implacables qui soient.

Entrer dans un de ses livres, c’est un peu s’abandonner au vertige et accepter de plonger dans la fange… Et ce tout nouveau récit en est, encore une fois, une sombre mais brillante illustration.

Trames

Smith a cette fois-ci découpé son récit selon deux axes qu’il s’amuse à entremêler, tissant ainsi des liens qui en viennent à s’expliquer par eux-mêmes ; il excelle à ce petit jeu déstabilisant pour le lecteur. La première trame se file près de Tucson, en Arizona, et l’autre dans les banlieues mal famées de Johannesburg, en Afrique du Sud, dix ans plus tôt. Tout au centre de la toile, piégé déjà, on retrouve le même personnage de John Turner.

Turner, qui est maintenant devenu un homme d’affaires respectable et respecté… mais qui ne l’a pas toujours été, on le comprend rapidement. Une des premières plongées en arrière de Smith le fait d’ailleurs tout de suite apparaître en petit dealer n’émergeant des vapeurs éthyliques que pour s’enfoncer dans des prisons chimiques innommables. Ce Turner-là a quitté Johannesburg en catastrophe avant de devenir un distributeur prospère et clean de matériel pour piscine en plein désert. Faut-il y voir un symbole ?

C’est là qu’on le découvre entouré de sa fille de neuf ans et d’une épouse — sud-africaine comme lui — qui le déteste ouvertement et qui le fait chanter. À propos de quoi ? On ne le découvrira vraiment que lorsque Turner, devenu amoureux d’une plantureuse Américaine, aura la très mauvaise idée de faire éliminer « sa légitime » par un vieux complice du temps d’avant. Tout tourne alors très, très mal, mais on ne vous en dira pas plus.

Ce qu’il faut retenir par contre c’est que, comme dans tous les romans de Roger Smith, l’horreur et la pure violence gratuite vous guettent au détour du moindre paragraphe. Soyez prévenu : à un moment ou un autre, autant en Afrique du Sud qu’en Arizona, le cocktail explosif de la bêtise associée à la loi du plus fort vous éclaboussera avant de vous sauter en plein visage. Même quand Roger Smith vous balance des phrases admirables sur la solitude du désert, par exemple, on sait qu’il n’y aura pas moyen d’éviter le bain de sang qui menace. Et qui prendra toute la place avec une violence crue, envahissante, laide, gore, puante, insupportable… bref, inhumaine.

À un point tel d’ailleurs que l’on en vient à se demander pourquoi s’acharner à décrire avec tant de talent des histoires et des personnages aussi abominables.

Un homme à terre

Roger Smith, traduit de l’anglais par Mireille Vignol, Calmann-Lévy, Paris, 2016, 350 pages