Esprit des temps d’été

Philippe Djian, Martin Page, Claude Pujade-Renaud. Trois tons, trois générations, des pages de bonheur pour se laisser traverser par les flux de la vie intime.

Un vers de Rimbaud, injonction prise dans Les corbeaux, inspire le titre du dernier roman de Djian, Dispersez-vous, ralliez-vous !, histoire d’une jeune femme élevée par son père, peu loquace. Myriam n’a pas de sentiments, pas d’émotions visibles, mais elle s’émancipe en se mariant avec son voisin, un homme plus âgé.

À travers une révolte bien contrôlée, d’innocence souffrante, elle se met à désirer le retour de sa mère, de ce qu’elle a manqué. Elle découvre la vie, notamment en ayant un enfant, parce que personne ne l’a éduquée. Elle doit imaginer ce que peut être une famille et quelle place pourrait être la sienne dans le monde, sa raison d’être même.

Djian aime les portraits dramatiques, électriques et essentiels. Il a un ton, une écriture faite pour être lue, et non pas dite, il a un style coulant et, cette fois, épuré de ponctuation. Il aime les sauts dans le texte, les retours en arrière, les précisions qui viennent corriger les ellipses. Son narrateur est ici une femme, seconde expérience, seulement, dans son oeuvre, après 37°2 le matin (J’ai lu), son grand succès de 1985.

On lit Djian pour le plaisir des histoires bien faites, ancrées dans le monde d’aujourd’hui, où la famille a éclaté et les relations vont à l’avenant. Ce qu’il croque ne manque ni de douceur sensorielle ni de perspicacité psychologique. Le corps est le rempart de la psyché.

De l’existence

Martin Page se confronte à un enfant de douze ans, lui-même, dans L’art de revenir à la vie. Son personnage romanesque se nomme Martin, et la piste autofictive est certaine. À travers une fiction légère, jazzée, conduite par les pensées d’un enfant, il imagine de s’apaiser et de se retrouver avec bonheur. Il va donc chercher cette astuce de la machine à remonter le temps pour contenter un désir secret, se voir comme un autre, tel ce personnage de Stephen King, double maléfique qui vient se venger de son auteur.

Les romantiques ont tous représenté le thème du double, hantise et dédoublement affolant plus que complicité. Martin Page a exploré la vie d’écrivain sous le pseudonyme de Pit Agarmen, et le voici qui revient à cette expérience, à ce jeu dangereux sur l’identité, destiné à satisfaire sa fréquentation des milieux sociaux. Il se pose donc pour examiner ce décalage entre ce qui est et ce qui aurait pu être sur une autre voie de soi. Contingence ou nécessité ? L’interrogation est romanesque, facile à suivre, souvent drôle. Joyeuse.

Kierkegaard savait-il aimer ?

Claude Pujade-Renaud, ex-danseuse et écrivaine de longue date, a signé quantité de romans magnifiques, des nouvelles originales, des livres peuplés de personnages nourris par la danse et la littérature. Tout dort paisiblement sauf l’amour, voilà un cadeau à se faire, pour lire lentement ce que lui a inspiré l’amoureuse de Kierkegaard, qui rompait ses fiançailles avec Régine Olsen, que le philosophe adorait.

L’écrivaine plonge avec une intelligence sensible et admirable dans les méandres de ce qui est à la fois immense et raté, désiré et refusé, dérobé au bonheur de vivre simplement, parce que la pensée envahit l’espace des sentiments. L’ouvrage est documenté, éclairant, profond.

Aucun livre de Pujade-Renaud n’élude la folie, l’emportement, le mystère des gens. Ce qu’elle raconte est onirique et puissant, fortement poétisé et plongeant dans la relecture, distancée, expérimentée et comme varlopée par sa propre et longue expérience des arts. « Tant d’années plus tard, je commence à comprendre, un peu, si peu : trop charnelle, trop pulpeuse, la Régine de dix-huit, dix-neuf ans ? Et même si mes doigts laissaient s’écouler pour toi le flux de la musique, je ne pouvais distiller la même magie salvatrice que la nymphe aquatique ou la jeune fille de l’aube en son jardin né de la nuit. Le dérisoire du réel face à la toute-puissance de l’imaginaire ? J’étais vaincue d’avance. » Beauté. Philosophie. Éternité.

Dispersez-vous, ralliez-vous! / L’Art de revenir à la vie / Tout dort paisiblement sauf l’amour

Philippe Djian, Gallimard, Paris, 2016, 198 pages / Martin Page, Seuil, Paris, 2016, 170 pages / Claude Pujade-Renaud, Actes Sud, Paris, 2016, 305 pages

L’Art de revenir à la vie

Martin Page Seuil Paris, 2016, 170 pages

Tout dort paisiblement sauf l’amour

Claude Pujade-Renaud Actes Sud Paris, 2016, 305 pages