La mutinerie des sorcières

Soudées par un désir de briser le silence, les écritures plurielles qui retentissent grâce à «Histoires mutines» signalent l’effervescence d’un féminisme s’arrimant à plusieurs perspectives.
Photo: Cathon Éditions du remue-ménage Soudées par un désir de briser le silence, les écritures plurielles qui retentissent grâce à «Histoires mutines» signalent l’effervescence d’un féminisme s’arrimant à plusieurs perspectives.

« J’ai le pouvoir de briser ce récit, d’en faire naître un autre […] » Les victimes de Jian Ghomeshi, les artisanes du milieu de la porno féministe et les activistes d’Idle no More, pour évoquer pêle-mêle trois exemples ayant occupé la récente actualité, auraient toutes pu prononcer cette phrase revendiquant la conquête d’une parole ou d’un imaginaire dont elles ont été évincées.

C’est aussi ce qu’écrit Maryse Andraos dans Yamina sous les décombres, nouvelle inaugurant Histoires mutines, recueil collectif sous la direction de Marie-Ève Blais et Karine Rosso. Elles sont onze (pour autant de textes) et portent toutes fièrement leur féminisme à la boutonnière. Elles parlent d’amour cahoteux, de sexe salvateur ou accablant, d’amitié tordue, marchent tête baissée, malgré les deuils, sur le rude chemin de traverse du militantisme. La bédéiste Cathon ponctue le livre de ses dessins faussement bon enfant et souvent insolents.

« J’ai le pouvoir de briser ce récit, d’en faire naître un autre qui ne me destine pas à mourir seule dans mon trou, abandonnée de tous, comme le font les sorcières maintenant qu’on a cessé de les brûler vives », écrit donc Maryse Andraos en contemplant son propre isolement à l’aune de la figure d’une tante mouton noir, mise au ban après avoir refusé de devenir l’obéissante épouse que l’époque attendait.

Le risque d’être confinée au rôle de paria, de la chipie ou de la séditieuse ressurgira souvent tout au long du recueil, comme la conséquence au prix duquel ces femmes craignent de payer leur insubordination. Notre vocabulaire a peut-être relégué au placard le mot « sorcière », mais son spectre hante toujours les injonctions plus ou moins tacites à rentrer dans le rang, s’abattant sur la tête de ces indociles.

Féminisme pluriel

Soudées par un combat commun et un désir de briser le silence, les écritures plurielles qui retentissent grâce à Histoires mutines signalent l’effervescence d’un féminisme s’arrimant à plusieurs perspectives, mais ne se conjuguent pas toujours à une unité sur le strict plan littéraire. Un monde sépare un poème tentant d’arracher du sens au sort des centaines de femmes autochtones assassinées ou disparues (Sarah Charland-Faucher) d’une amusante nouvelle (Stéfanie Clermont), très « billet de blogue », ridiculisant la dictature du sexe glabre qui phagocyte les esprits et les bobettes.

« Être une femme libérée, tu sais, c’est pas si fragile », assurait la parodie féministe du tube de Cookie Dingler, et c’est aussi ce que nous rappelle Iraïs Emmanuelle en signant la fiction la plus subversive de ce livre, renvoyant dos à dos la violence symbolique d’une populaire série télé et celle, réelle et sinistre, des corps policiers.

Malgré la singularité du projet les liant, la plupart de ces textes ne dépareraient pas la majorité des revues de création québécoises, ce qui en dit moins long sur Histoires mutines que sur notre monde éditorial, un espace où la voix des femmes se déploie sans doute avec plus de force que dans notre cinéma, ou encore pire, dans notre télé. Ces milieux, espérons-le, ne sauront tarder à être foudroyé par les nécessaires sortilèges de pareilles mutines sorcières, amies de quiconque tient en haine le conformisme de la bêtise et du capitalisme conquérant.

« Mon père m’a pourtant souvent comparée à la sorcière de la famille, sa sœur Yamina, une vieille fille que je n’ai jamais pu connaître autrement que par ses yeux à lui. » Extrait de «Yamina sous les décombres»

Collectif de onze auteures, sous la direction de Marie-Ève Blais et Karine Rosso, Éditions du remue-ménage, Montréal, 2016, 162 pages

Histoires mutines

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 28 mai 2016 11 h 16

    Bravo à vous tous, belles femmes-sorcières !


    Merci de prendre le temps de réfléchir , après les faits accomplis ,

    d 'écrire a u t r e m e n t , sur un ton élevé , ce qui doit être dit !