Nane Couzier, entre la mer et le désert

Lectrice de la terre et des eaux, la poète nous propose de l’accompagner pour une initiation, celle de pénétrer dans un espace aussi supposément vide que le serait le désert ou le bord de la mer.

Dans ses Commencements, avec un style d’une grande beauté et avec rigueur, Nane Couzier nous demande de la suivre, presque en silence recueilli, au bord du vide, celui qui s’ouvre devant la vastitude des espaces qui sont des gouffres à perte de vue, à perte d’âme. Le regard posé sur la mer, la grandeur des métamorphoses se propose à l’imaginaire, tel un tableau. Point de transformation extrême, ces étendues mouvantes, liquides ou sableuses, perpétuent la sensation de sombrer.

Géologue contemplative, la poète ressent les choses et les transmet, lentement, avec la minutie méditative de l’initiée : « De loin le désert semble épouser le vide — un sol livré à l’épuisement. À l’abandon. // Invitation à la paresse / la mollesse des vagues de sable / leur langueur / le ralentissement des sens posés sur l’usure. »

La lecture des lieux devient ainsi le terreau propice à l’épanouissement d’une langue tout en douceur, à une écriture du recueillement. Devant ce « désoeuvrement qu’impose l’ordre sec à force de rien », la poète interroge l’existence même de son regard : « Comment / sans une lente déperdition des sens / survivre à l’absolu du désert » ? Pour surseoir à cet « extrême dessaisissement / l’impression de sombrer » devient d’une si totale intensité que la rose des vents et la rose des sables se confondent.

Contemplation

Elle creuse alors la mémoire originaire, les désirs océaniques comme l’enfance humaine des anciens mondes, se désole devant « le ventre chaud des grottes / devenu brûlant au-dessus / des gueltas sèches ». Une angoisse tellurique contrecarre l’apparent bonheur tranquille des lieux absolus que sont les plages ou les dunes, submergées d’un soleil catastrophique, à l’heure peureuse, ce jour où « les derniers atolls de lumière / s’éteignaient / derrière la lune // [quand] il se mit à faire bleu ».

Il faut noter ce sens du rythme de la poète qui se tient au plus près des sensations qu’elle cherche à traduire, au plus près des souffles naturels qui traversent sa parole. Venue à la mer, s’en détournant pour pénétrer dans l’impénétrable lumière du sable, l’auteure devient le paysage même qui respire au rythme des retournements imprévisibles des formes floues qui l’envoûtent. « L’écriture a remplacé la mer. / Elle couvre désormais ses ruines / béantes // cicatrice nodale / sous le clapotis des mots qu’écume / sans relâche / la part visible / du temps. »

On pense parfois à Hélène Dorion, à Le Clézio, à d’autres aussi qui ont voulu écrire la page si parfaite de ce qui ouvre à l’imaginaire l’infini commencement, afin de se rendre toujours « plus loin », selon l’expression même utilisée par Nane Couzier pour nommer ses chapitres.

Recueil de maturité qui sait dire cette transhumance d’une pensée qui dérive, d’une joie aiguë de se livrer, en route, à la contemplation.

Commencements

Nane Couzier, Éditions du Passage, Montréal, 2016, 88 pages