John Irving et les fantômes du passé

L’écrivain américain John Irving
Photo: Javier Soriano Agence France-Presse L’écrivain américain John Irving

Du haut de ses 74 ans, l’ex-champion de lutte à la crinière blanche, qui n’a rien perdu de sa carrure, reçoit Le Devoir dans un petit salon privé du Pavillon de la reine, hôtel de luxe historique situé place des Vosges, à Paris, et habité par le fantôme d’Anne d’Autriche, qui y avait ses quartiers. John Irving y est de passage pour la parution en français de son quatorzième roman, Avenue des mystères.

Ce n’est là qu’une étape dans une tournée internationale qui s’étirera sur une année. « C’est une année ou je n’écris pas, ou à peu près pas », laisse-t-il tomber. Rançon de la gloire pour cet écrivain dont les romans sont traduits en plus de 35 langues et s’envolent à plusieurs millions d’exemplaires ? Il se refuse pourtant à afficher la moindre frustration à cet égard.

On ne choisit pas ses mauvais rêves. Ce sont eux qui vous trouvent.

 

« Je crois que ce serait encore plus frustrant d’être un nouveau romancier aujourd’hui. Parce que ce serait difficile d’être publié. Mon premier roman était un roman historique à propos de deux étudiants autrichiens et de leurs ancêtres à l’époque nazie et sous l’Occupation soviétique à Vienne : personne n’aurait publié un tel premier roman aujourd’hui. »

Il avait 26 ans quand il a écrit Liberté pour les ours. Le vrai succès est arrivé une dizaine d’années plus tard avec Le monde selon Garp, roman en partie autobiographique dont il a entrepris récemment de faire une série télé pour la chaîne HBO. Tout comme Garp, et comme l’auteur lui-même, plusieurs des héros de l’écrivain ont grandi sans père. C’est le cas encore une fois du protagoniste principal d’Avenue des mystères, Juan Diego.

La mère du garçon, femme de ménage le jour et prostituée la nuit, a aussi donné naissance à une fille, Lupe, qui parle une langue incompréhensible sauf pour son grand frère, et qui a comme caractéristique de lire dans la pensée des gens… peut-être même de prédire l’avenir.

Les deux enfants travaillent dans une décharge publique d’Oaxaca, au Mexique, où l’on brûle des montagnes de déchets. Ils vont bientôt être pris en charge par des jésuites à la tête d’un orphelinat, avant de se retrouver dans un cirque. Pour John Irving, la présence de l’Église catholique était essentielle au récit. « Les enfants, Juan Diego et Lupe, veulent croire aux miracles sur lesquels l’Église est construite, mais ils se méfient des règles établies par les humains, par l’institution. Les institutions de la foi, de la religion, sont défectueuses. »

D’un miracle à l’autre

John Irving, qui a reçu en 2000 l’Oscar du meilleur scénario pour l’adaptation de son roman L’oeuvre de Dieu, la part du Diable, a commencé à travailler sur Avenue des mystères il y a une vingtaine d’années, en s’imaginant d’abord un film situé en Inde. Pour toutes sortes de raisons, dont certains problèmes avec le bureau de censure dans ce pays, il en est venu à l’idée, avec le cinéaste Martin Bell, de camper l’action au Mexique. « Si le réalisateur et moi avions pu réaliser ce film en Inde, ça ne serait jamais devenu une histoire aussi bonne qu’elle l’est aujourd’hui. Et ce ne serait jamais devenu un roman. »

À la suite de toutes sortes de péripéties, Juan Diego, 14 ans, prendra le chemin des États-Unis, en compagnie d’un couple pour le moins hétéroclite qui l’aura adopté : un ex-jésuite et un transsexuel. Pour John Irving, là se situe le vrai miracle dans son histoire : « Ce qui permet à Juan Diego de quitter le Mexique, ce sont ces deux hommes merveilleux qui l’aiment et qui sont les meilleurs parents qu’il n’aurait jamais pu avoir. »

Là s’arrêtera l’histoire dans le film, qu’il compte bien mener à son terme. « Un moment dans le temps : c’est ce que les films font le mieux, selon John Irving. Ce que les romans font le mieux, c’est de vous montrer les effets du passage du temps. »

Quand l’action du roman commence, le héros, devenu écrivain, a une cinquantaine d’années. Il est hanté par son passé, qui lui revient sous forme de rêves, alors qu’il se rend aux Philippines pour honorer une folle promesse faite quarante ans auparavant. Il vivra une série d’expériences étonnantes, dont la rencontre renouvelée de deux femmes mystérieuses, la mère et la fille, avec qui il aura tour à tour du sexe explosif… grâce au Viagra. Mais ces femmes existent-elles vraiment ?

Obsessions

La frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas est régulièrement brouillée dans ce roman rocambolesque, qui fait la part belle aux phénomènes surnaturels, à la magie et aux fantômes.

Les phénomènes inexpliqués ne font pas peur à John Irving. Même quand ils le rattrapent dans la vie, semble-t-il. Au milieu de l’entretien, quelqu’un frappe à la porte. Derrière la porte : personne. « C’est un fantôme », s’exclame John Irving, l’air mystérieux, avant d’éclater de rire. Comme pour tous ses romans précédents, l’écrivain savait d’avance comment son histoire se terminerait. Il a d’ailleurs commencé par en écrire la fin. Tout est parti de ce qui est devenu la dernière phrase du roman : « Les accidents, pour la plupart, ne vous prennent pas par surprise. »

Les accidents, mortels ou non, sont nombreux dans Avenue des mystères. Tout comme dans la plupart des romans de John Irving. On ne peut plus parler de hasards, ni de décisions délibérées de sa part, mais bien d’obsessions. L’auteur ne s’en cache pas. « Les cauchemars ne sont pas des décisions que l’on prend. On ne choisit pas ses mauvais rêves. Ce sont eux qui vous trouvent. Les trucs qui vous réveillent à 4 h du matin, c’est hors de votre volonté. Les choses que vous craignez le plus pour vous-mêmes, pour vos proches, pour vos enfants, qui que ce soit que vous aimiez, ces choses-là sont récurrentes. »

Pour ce qui est du sort des minorités sexuelles, de l’émancipation des femmes et autres sujets à caractère social dont plusieurs de ses romans se nourrissent, c’est une autre paire de manches. « Il ne s’agit pas de thèmes, mais de faits. La discrimination contre les minorités sexuelles n’a pas disparu. Si ça avait disparu, et si l’Église catholique avait cessé d’imposer la maternité aux femmes et de faire tout ce qu’elle pouvait pour empêcher les femmes d’avoir accès à la contraception, peut-être que ces sujets disparaîtraient de mon esprit. »

Il conclut : « Si j’écrivais un roman complètement différent chaque fois, les gens penseraient à juste titre que, peut-être, je ne me soucie de rien. »

Avenue des miracles

John Irving, traduit de l’anglais par Josée Kamoun et Olivier Grenot, Seuil, Paris, 2016, 526 pages