Céline, cet agité du bocal

Louis-Ferdinand Céline
Illustration: Tiffet Louis-Ferdinand Céline

Il y a 25 ans, les Éditions 8, de Québec, lançaient deux collections, « Contemporains » et « Anciens ». Denis Vanier inaugurerait l’une, Jean-François Marmontel, décédé en 1799, l’autre. Le catalogue grossit rapidement, jusqu’à ce qu’en 2007 Rémi Ferland, le fondateur de la maison, découvre Louis-Ferdinand Céline, ses romans et ses infâmes pamphlets.

En 2012, les droits s’éteignaient, entre autres ceux du manuscrit de Voyage au bout de la nuit (Denoël et Steele, 1932), acquis en 2001 au terme d’une saga par la Bibliothèque nationale de France. Éditer Céline au Québec devenait possible, et Régis Tettamanzi, spécialiste nantais, accepta de recueillir le pire. Écrits polémiques devint un succès des Éditions 8.

Un colloque universitaire s’ensuivit dès 2013, autour de cette question brûlante : comment soutenir le ressentiment de ces pamphlets, la haine antisémite et entêtée de Céline, dont le scandale ébranla les belles-lettres, braise d’un révisionnisme et d’un racisme au regain d’actualité ?

Il fallait affronter l’essentiel. Si bien qu’en 2016, les Éditions 8 livrent à la fois un vade-mecum intellectuel de l’odieux Céline, Les pamphlets de Céline : lectures et enjeux, et son chef-d’oeuvre, Voyage au bout de la nuit, édition critique du manuscrit. Parallèlement aux enjeux politiques en France autour de sa mémoire, on allait repenser au Québec, d’un même geste éditorial, l’origine de son succès et de son délire.

Lire Céline
Le Juif chez Céline est-il un amalgame des fixations sexuelles de l’auteur, ce déchet dont le narrateur se repaît dans une omnipuissance délicieuse ? Faut-il trouver là une idée ? Un traumatisme ? Le pamphlet est-il un exutoire, une téméraire logorrhée, où liberté de tout dire et tyrannie s’égalent par on ne sait quel sophisme, quelle injure ou quelle acmé ?

Céline a été à tout le moins un maniaque mélancolique. « Le pamphlet comme compensation barnumisée de l’écrivain humilié », écrit Paul Bleton, soulignant ses sources faillibles, peut-il déclencher notre rire, relevant de l’humour ravageur de son écriture ? L’outrance de Bagatelle pour un massacre (Denoël et Steele, 1937) l’interdit.

Pourtant, ce « prophète antijuif enragé, bouffon, lyrique, possédé. Forcené » de Mort à crédit (Denoël et Steele, 1936), écrit Anne Élaine Cliche, a expérimenté la matière brute de son écriture frénétique dans Voyage, roman unanimement louangé d’entre ses délires.

Le vindicatif Céline, collaborationniste, anarchiste de droite, raciste et misogyne, mais antimilitariste, entache son nom d’opprobre, et aucun de ses quatorze lecteurs universitaires ne l’exempte du pire. Sa propension à pasticher, à se moquer, à caricaturer, à exagérer, ne blanchira pas sa mémoire. Même s’il innova dans Voyage, en donnant vie à un petit peuple sous-représenté en littérature, ses écrits antisémites ne peuvent être dits relever du burlesque. Scélérat il demeure.

La charge des mots

Il ne s’est jamais dédit ni excusé, et il a payé ses frasques littéraires — prison, exil, destitution de ses droits. Paranoïaque, le médecin Destouches se soigna-t-il dans l’abjection et l’insulte, la plainte et la hargne ? Par son écriture, il s’identifia à la haine colportée, creusée à l’os jusqu’à ce que naissent, dans un crissement de plume, les « dégénérés » où cristalliser son amplification sauvage.

Dégénérés. Ce terme de Mea culpa (Denoël et Steele, 1936) eut la fortune nazie qu’on sait. Pour se disculper après la guerre, sans quitter sa posture de violence désespérée, Céline renchérit sur l’obsession de l’abject, à même son procès. Sa réponse à Jean-Paul Sartre, en 1948, qu’il traite d’« agité du bocal » et d’autres qualificatifs graveleux et scatologiques, laisse pantois sur son propre état.

Sa trilogie D’un château l’autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (tous chez Gallimard, 1969) éclaire pourtant « l’écriture agonique », selon Dominique Garand. Il y voit Céline mettre en scène un échec. Johanne Bénard défend l’idée de la volte-face célinienne, expliquant qu’aux pires pages il endosse le point de vue du persécuteur et du persécuté, « double embrayage » caractéristique de ses pamphlets. C’est aussi loin qu’on puisse aller dans « le retour du refoulé », ce masochisme extrême de son langage et de sa pensée.

Deux gros cahiers manuscrits

En 1968, sa maison de Meudon a brûlé, détruisant bien des manuscrits. Mais Céline est sorti de l’enfer grâce à Tel Quel, où on l’a rangé parmi les écrivains du Mal. Et Philippe Muray, au début des années 1980, lui rend grâce de son refus, poussé aux limites, d’enchanter le monde par la littérature.

L’édition des détails de la transformation manuscrite du Voyage au bout de la nuit nous rapproche de Céline. Au terme de milliers de reprises, ajouts et reformulations, la « dynamique de l’écriture » contredit l’idée reçue de son naturel. S’il y a naturel, il est instable, ses chemins paraissant obliques, ses intentions premières, doublées de procédés obvies — un comble de créativité bien à lui.

Une telle édition, savante, nécessite des relevés rigoureux, une méthodologie de déchiffrement et de transcription et des codes d’édition sans faille, exploits qui assurent au texte la lisibilité de l’édition courante tout en donnant accès au chantier.

L’éditeur Tettamanzi a donc fourni un gigantesque travail, rendu dans la typographie claire et légère des Éditions 8. Une vingtaine de fragments, aisément repérables, figurent en annexe. Cent vingt-cinq notes complètent cette édition critique, efficaces pour comprendre Céline se référant à son temps. Tentation de lire ou envahissement nocif ? L’épreuve des contre-valeurs mérite ce périlleux exercice.

Céline, l’auteur et l’étudié

On trouve les huit romans de Louis-Ferdinand Céline dans La Pléiade et onze Cahiers à la NRF. L’auteur inspire aussi quantité de productions, dont:

À travers Céline, la littérature, Henri Godard (Gallimard, 2014). Récits d’éditeur et essai sur l’oeuvre. Essentiel.

La cavale du Dr Destouches, texte de Christophe Malavoy, dessins de Paul et Gaëtan Brizzli (Futuropolis, 2015). Bande dessinée dédiée à Lucette Destouches.

Comédie française, Fabrice Luchini (Flammarion Québec, 2016). Témoignage de l’acteur ayant déclamé Voyage au bout de la nuit.

Vers la nuit, Isabelle Bunisset (Flammarion). Monologue romancé de Céline, objet de sa thèse.

Voyage au bout de la nuit. «Seul manuscrit».

Édition établie, présentée et annotée par Régis Tettamanzi, Éditions 8, Québec, 2016, 574 pages

Les Pamphlets de Céline lectures et enjeux

Sous la direction de Johanne Bénard David Décarie et Régis Tettamanzi Éditions 8 Québec, 2016, 334 pages


 
2 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 21 mai 2016 04 h 25

    La «Bête» pèse 259 gr en format "Livre de Poche"(!)

    «Ah! on remet le «Voyage» en route.» Bravo!

    JHS Baril

  • - Inscrit 21 mai 2016 10 h 17

    Céline, pour la littérature et rien d'autre

    On dit de Céline qu'il est le plus grand écrivain francophone du dernier siècle. Et c'est vrai que son style est tout à ait singulier. Il donne l'impression d'un récit « garoché » comme ça, avec plein de trouvailles argotiques. Un style parlé qui est le fruit d'un travail littéraire ardu.

    Mais Céline ne vaut que pour la littérature, pour le reste, l'homme Destouches a toutes les apparences d'une ordure raciste et misanthrope. Ses brulots antisémites sont des délires inégalés en littérature. En fait, le mystère de Destouches n'est pas vraiment crevé. Il y a probablement une très grande souffrance derrière ce personnage qui est autant victime que bourreau (par les mots) du dernier siècle.