Les clignotements sexuels

Photo: Burkhard Hinnersmann / Wikipedia

Le gynandromorphisme se définit par la présence simultanée chez un insecte de caractères sexuels mâles et femelles. Tirésias, médecin de profession, est-elle un insecte ? Pour l’instant, pas encore. « Au milieu de la nuit, elle perd parfois ses seins et redevient l’homme qu’elle a toujours pensé être. Sa sexualité est clignotante. Son sexe est aléatoire », explique le narrateur de La chambre Neptune, nouveau roman de Bertrand Laverdure.

Il/elle — c’est ainsi qu’on désignera le personnage tout au long du livre — se réfugie dans la poésie à la mort de Sandrine, petite fille de onze ans et résidente forcément temporaire de la maison Émilie-Dickinson, un centre de soins palliatifs pédiatriques. Elle est « une terre abandonnée aux désastres », laissée seule à sa fatigue, aux machines et aux opiacées. Son père, recherchiste à la télé, et sa mère, virtuose de la viole de gambe terrassée par la folie, ont tous deux, à leur manière, déserté ce monde.

En se collant en alternance à chacun de ces quatre personnages, Laverdure voyage à travers toute une constellation de lieux et de milieux, souvent entrelacés à la manière d’un roman choral, mais aussi parfois simplement juxtaposés. S’il réfléchit tout du long à la nature fluctuante de l’identité, l’auteur se garde de souligner à trop gros traits ce qu’il tente de dire en racontant coup sur coup le Printemps érable, la maladie de Sandrine et les « clignotements » sexuels de Tirésias, orchestrant ses contrepoints avec un goût certain pour l’énigme, qu’alimente largement l’évocation de nombreux événements liés à l’actualité.

Le roman comme exercice de curation

Contre-exemple parfait d’une narration derrière laquelle son auteur tenterait de se camoufler, La chambre Neptune se déploie comme un recueil de récentes notes de lecture et de réflexions de Bertrand Laverdure. Plusieurs scènes lui servent ainsi de tremplin pour gloser autour d’une oeuvre (Tom est mort de Marie Darrieussecq, Folio, 2009, ou Sourires de la poète québécoise Dominique Robert, Les herbes rouges, 1997) ou d’un sujet (la place de la littérature à la télé, le rôle de la musique pop dans l’épanouissement émotif des adolescents, l’impact de la logique olympique sur notre vie économique, le génocide rwandais, alouette).

La bonne nouvelle : Bertrand Laverdure est un lecteur tout aussi curieux que sagace. Bien que son livre tienne parfois davantage de la série de brefs essais que du roman, la singularité de son écriture repose précisément sur la vastitude de ses intérêts. L’art romanesque s’apparente ici à un exercice de curation et l’existence, à une éternelle rencontre avec le savoir.

C’est néanmoins lorsqu’il revient à son programme principal et nomme l’impuissance de la science face aux ténèbres que l’écrivain signe ses plus lumineuses pages. « À quelle heure meurt-on ? Aucun médecin sérieux ne peut répondre à cette question. […] Entre tout de suite et jusqu’à trois jours, entre deux heures et demie et trente heures, entre une nuit et deux jours, entre maintenant et plus de quarante-huit heures, la mort joue à cache-cache avec toutes les données, trickster absolue, mesurant notre inconnaissance des processus de l’agonie, narguant le pouvoir médical. »

Retenons cette idée vivifiante : la poésie et la médecine devraient, dans le meilleur des mondes, pacifier notre rapport au plus grand mystère qui soit, celui de notre finitude.

« Tirésias s'étire dans son fauteuil vieux rose. Sa journée est terminée. C'est l'histoire officielle, car un médecin n'en a jamais fin avec la souffrance des autres. Quand il ne soigne pas, ne pratique pas, ne vulgarise pas les concepts de la médecine générale, on lui sert des remontrances sorties d'internet. On veut comprendre et les réponses sont partout. En quelques millisecondes, elles fusent de part et d'autre. Le grand cerveau réseautique, habile à consoler les solitudes les plus coriaces, ausculte tous les atomes de notre corps. » Extrait de «La chambre Neptune»

La chambre Neptune

Bertrand Laverdure, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 234 pages



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