Les portraits délicats de Paula M. Becker

«On peint des femmes, écrit Darrieussecq, et là, attention: c’est la première fois. La première fois qu’une femme se peint nue.» Autoportrait au sixième anniversaire de mariage de Paula Modersohn-Becker. Détrempe sur carton, 101,8 x 70,2 cm Museen Böttcherstrasse, Paula Modersohn-Becker Museum, Brême.
Photo: Musée d’art moderne de la ville de Paris «On peint des femmes, écrit Darrieussecq, et là, attention: c’est la première fois. La première fois qu’une femme se peint nue.» Autoportrait au sixième anniversaire de mariage de Paula Modersohn-Becker. Détrempe sur carton, 101,8 x 70,2 cm Museen Böttcherstrasse, Paula Modersohn-Becker Museum, Brême.

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) nous était inconnue, de même que Charlotte Salomon racontée par David Foenkinos en 2014. Née en 1876 à Dresde, artiste pré-expressionniste, Modersohn-Becker est morte à 31 ans, laissant plus de 700 toiles et un millier de dessins, réalisés dans le mouvement d’un retour à la nature, près de Brême, à Worpswede en Allemagne du Nord.

Marie Darrieussecq découvre cette artiste, amie de Rainer Maria Rilke. Il est amoureux d’elle, ainsi que de son amie Clara, sculpteure, elle aussi méconnue, qu’il épouse finalement. Darrieussecq se prend d’affection pour ces femmes qui chavirent entre leurs intuitions, leur sensorialité et la survie matérielle. Paula épouse un peintre, Otto Modersohn, veuf et plus âgé qu’elle.

Le 1er janvier 1900, Paula quitte son bourg, appelée par les courants modernistes de Paris, ville qu’elle élira en dépit de son mariage, de sa grossesse survenue en 1906 et des influences du groupe de Worpswede. Elle y découvre Cézanne et les Nabis, surtout.

Petits pans de vie fragile

C’est une femme audacieuse et dédiée à son art que l’écrivaine nous présente. Après avoir retrouvé sa trace en Allemagne, elle passe en droite ligne sur le quotidien pour s’attacher à son portrait, en mots aux taches vives et chargées d’émotion : « Petite, menue. Les joues rondes. Des taches de rousseur. Un chignon flou, la raie au milieu. » Son titre, Être ici est une splendeur, elle l’emprunte à Rilke, vers des Élégies de Duino.

Qu’on pense au petit pan de mur jaune, signature proustienne d’Elstir, le peintre d’À la recherche du temps perdu. Darrieussecq suit la peintre et fragmente son approche ; au lecteur de recomposer le puzzle. « La mort prématurée de Paula, en 1907, l’exempte des massacres à venir. Gauguin, Cézanne, le douanier Rousseau, meurent en 1903, 1906, 1910. Mais eux avaient vécu, eux avaient mené loin leur oeuvre. » Pause. « Paula est une bulle entre deux siècles. Elle peint, vite, comme un éclat. »

Paula vient d’une famille éduquée, musicienne, habituée aux voyages. À 20 ans, elle suit des cours de peinture à Berlin. À 21 ans, elle découvre l’art simple et décanté des artistes de Worpswede, elle les rejoint, et si son travail autonome y est peu apprécié, elle n’en a cure, car c’est à Paris qu’elle veut attacher son destin.

Solitudes brisées

Rilke, qui a consacré un livre aux artistes de Worpswede, ne l’a pas mentionnée. Pourtant, grâce à elle il rencontrera Rodin, qui se l’attachera comme secrétaire parisien. Rilke est un déclencheur puissant dans ce milieu « authentique » qui s’élargit. Il a 24 ans, parle dix langues, arrive de Russie lorsqu’il rencontre Paula et son amie Clara. Les liens perdurent.

Darrieussecq ressemble à ces femmes — et, physiquement, aux portraits de Paula Becker —, ou du moins s’identifie-t-elle aisément à leurs désirs, à leurs efforts gigantesques pour vivre de leur art. Elle parcourt les correspondances, admire les toiles et les poèmes, et en restitue la légèreté. On oublie les dates, car la vie de Paula tient à un fil de quelques années. Les contours deviennent flous, mais pas l’impression.

À Paris, la vie de Paula est difficile. Elle s’acharne à lutter. Plus son pressentiment que le temps lui est compté est fort, plus elle est intense et productive. « Les femmes ont beaucoup de mal à créer par elles-mêmes, écrit Otto dans son journal. Mme Rilke, par exemple. Elle n’a que Rodin à la bouche. » En 1906, elle croit quitter Otto.

L’écrivaine raconte, puis elle évoque ses propres livres : son expérience de la maternité, sa relation de corps à corps avec ses bébés, les progrès de la médecine et les chances de notre époque. Les nazis avaient classé Paula parmi les « dégénérés » ; depuis, les Allemands lui ont rendu grâce. « On peint des femmes », écrit Darrieussecq, songeuse, pointant ce qui la frappe : « Et là, attention : c’est la première fois. La première fois qu’une femme se peint nue. » Elle fait de la place à son tour à Paula M. Becker, morte d’une embolie pulmonaire après son accouchement.

Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker

Marie Darrieussecq, P.O.L, Paris, 2016, 152 pages