Nouvelles incartades de la pensée

Philippe Sollers
Photo: C. Hélie Philippe Sollers

Philippe Sollers pratique depuis longtemps l’écriture des genres mêlés. Essai, fiction, chronique, prose, sérieux ou non, il conjugue librement les tons. Mouvement, « roman », n’a rien de fictif ni de narratif, rien d’étonnant. C’est un livre d’écriture libre en fragments, aux paragraphes isolés par des blancs ou des chapitres, en succession ou par sujets inopinés. L’actualité, le lointain, tout cohabite selon l’humeur, rappelant de loin son ancien voisin, son « héros de lycée », Michel Eyquem de Montaigne.

Mouvement, certes, il y en a, tant cette mémoire d’innombrables lectures et rencontres, remodelée par ses facéties, ses colères, ses moqueries, son humour et ses poses, propose sa promenade intellectuelle dans son cabinet de curiosités. Superficielles ou profondes, ses notules poétiques jouxtent des observations historiques, linguistiques, ses citations et quantité d’exclamations. Des réactions.

Il y a l’écoute en premier, puis viennentt la Bible et l’enfer, la physique et l’ADN, la coke, Pascal et Bataille, les insomnies, Lascaux, les filles, Lénine et la Chine, les caractères, l’éternel retour, la fronde et la révolution, les Lumières et le Panthéon, les solitudes, Allah et le quotidien, les textos et la bibliothèque, entre autres sujets. Hegel reste le pôle philosophique premier dans ce livre, et les derniers mots seront pour Rimbaud.

Ruminations du moment

Pourquoi « roman » ? « Dans le roman, comme dans la guerre, ce qui compte avant tout est le mouvement. » Dans l’espace, il se passe quantité d’événements aux courbures étonnantes, écrit-il en substance. Chacun, chaque chose, chaque instant peut être raconté. Mais Sollers sera peu disert sur ces fragments qui peuvent se dire roman.

Sollers, on le sait, emprunte beaucoup. En comparaison, Pascal Quignard ramène plus de trouvailles de ses lectures, mais c’est affaire d’opinion. Sollers ouvre grand son intelligence au savoir, adoptant ici la comédie, là le jeu de mots, ou l’anecdote, et cela, à même la Bible, les poètes chinois, les pensées serrées des philosophes qu’il appelle son « café fort ». Plaisirs du dilettante, jeu sur le plein et le vide, vanité des mondanités, observations micro ou macroscopiques, à la manière journalistique, il a une manière d’affleurement philosophique à lui.

Miroir d’époque, tel est ce Mouvement. L’islam y est très présent, et la Bible, saisie concrètement à côté du retour à Lascaux, de sorte que le temps de Sollers est toujours celui du roman, le présent. La Révolution, la Raison, ses thèmes favoris admirés chez Hegel, Nietzsche un peu moins aimé, Lénine en rêve, parce que cette promesse-là n’a pas été tenue, tous ces piliers du XXe siècle, il les contourne avec circonspection. Nostalgique, déçu, fidèle aux idées, aux poèmes chinois, l’homme demeure en posture d’affût.

Ce vagabondage littéraire ne renie ni La Bruyère, ni Marx, ni Freud, ni Lao Tseu. Il jongle avec la culture : « Hegel a, tout à coup, une idée folle : écrire un roman d’aventures, dans le style de son vieil ami Goethe. En est-il capable ? Il le croit. Il se sent rajeunir, les nouvelles sont désastreuses, mais aussi excellentes. […] Il prend du papier, et écrit le titre de son futur roman : Mouvement. Ce sera une révélation pour les générations à venir. » Ruse de larron, et au final, embobinage.

Lauriers académiques

Du lieu qu’on observe le monde, il parait différent. Pour preuve, ces étonnants récits en chapelet, Un fauteuil sur la Seine. Quatre siècles d’histoire de France, rédigé avec brio par Amin Maalouf, spécialiste des cultures hybrides et anciennes. Sacré académicien en 2011, il a donné son énergie à l’institution et, plongeant dans ses archives, voici qu’il en ramène ses prédécesseurs, la plupart oubliés.

Qu’est-ce que le goût ? Qu’est-ce que la renommée ? Que valent les distinctions ? Qu’est-ce qu’un homme illustre ? Des dix-huit personnalités assises sur son siège, seuls trois sont encore connus : Renan, Montherlant et Lévi-Strauss. Ajoutons-y Claude Bernard, mais de Pierre Bardin à Pierre Flourens, en passant par les cardinaux, le tableau des sommités sous la Coupole a l’air d’une danse macabre et d’un poisseux aveuglement.

Maalouf le conteur aura passé ces figures au tamis. Sa curiosité l’emporte sur l’oubli. Que retenir ? L’impression faite par le Canada, ses deux races, d’André Siegfried, voyageur à Montréal en 1906, qui jugea très sévèrement la société britannique du temps, pour son arrogance et son mépris. Maalouf tourne des pages d’histoire. Avec prudence et pondération, il nous informe sur les lumières et les nuits de quatre siècles de ce qu’une identité française, peu tournée vers cette Académie, doit aussi revendiquer.

Mouvement

Philippe Sollers, Gallimard, Paris, 2016, 230 pages et «Un fauteuil sur la Seine. Quatre siècles d’histoire de France», Amin Maalouf, Grasset, Paris, 2016, 331 pages