Figures de l’exil

Le romancier Dimitri Nasrallah
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le romancier Dimitri Nasrallah

C’est une histoire d’exil et de séparation familiale, de pertes de repères, de promesses faites et pas toujours tenues. Une histoire où un père et son fils quittent le Liban à feu et à sang au début des années 1980, une fois encore en guerre contre lui-même, pour sauter dans le grand vide de l’immigration.

Niko raconte le destin d’Antoine Karam et de son fils Nakhle, dit Niko, jetés tous les deux dans les bas-côtés de l’Histoire. Le père de Niko possédait une petite boutique d’équipement photo à Beyrouth, avant que la vitrine n’explose et que sa femme ne disparaisse, emportée elle aussi par une bombe.

Au début du deuxième roman de Dimitri Nasrallah — son premier traduit en français —, père et fils quittent donc le Liban pour Chypre, la Turquie, puis la Grèce. Le père, un peu déboussolé, estime comme d’autres qu’il est « plus sécuritaire de dormir dans la rue n’importe où dans le monde entier que d’essayer de se construire un avenir au Liban ».

Fuyant « un pays devenu fou », Antoine décide d’envoyer son fils au Canada, à Montréal, chez sa belle-soeur et son mari qui y ont immigré quelques années auparavant — des gens qu’ils ne connaissent à peu près pas. L’enfant va être précipité dans le vide sans son père : il devra vivre avec le froid, apprendre le français, se faire une place dans l’intimité de deux inconnus.

Baba, son père, lui promet qu’il viendra le rejoindre aussitôt que possible. « Là-bas, l’avertit-il, tu vas voir des choses que tu ne vas peut-être pas comprendre, que moi-même je ne suis pas sûr de comprendre. Personne ne sait ce que nous réserve le futur. Le seul choix qu’il nous reste, c’est de vivre, de continuer à vivre, et de découvrir ce qui va arriver ensuite. Tout ce qu’on peut faire, c’est espérer. »

À 11 ans, le petit Niko n’est pas allé à l’école depuis trois ans. La pâte lève mal dans sa nouvelle famille. Les années passent avec deux constantes : sa révolte sourde et l’absence de son père. L’adolescence n’aide pas non plus les choses. Mais la tante Yvonne et son mari, Sami, ont aussi leurs propres blessures et leurs failles : couple dépareillé (il a deux fois son âge), ils se sont mariés sans vraiment se connaître pour faciliter leur immigration au Canada. Une série de sacrifices, économiques et intimes, sur le long chemin qui doit les mener à l’obtention de la citoyenneté canadienne, les a fragilisés.

Vivre sur la lune

Niko tente de réapprendre à vivre sans repères, tandis qu’Antoine poursuit sa dérive avec pour toute boussole un passeport libanais qui n’est plus valide. Les mois et les années filent avec une seule constante : sa vie est en perte de contrôle. Sans nouvelles d’Antoine depuis presque cinq ans, tous le croient mort. Et c’est tout comme : après une longue traversée de l’Atlantique sur un cargo, terminée par un naufrage, il a été rescapé par un groupe de pêcheurs chiliens, accroché à une échelle. Au bout de presque deux ans dans le coma, il a tout oublié, sauf son nom.

De son côté, au nom de la promesse que lui a faite son père, Niko résiste au-delà du raisonnable à la tentation de se créer une nouvelle vie à Montréal. Les retrouvailles entre le père et le fils seront-elles possibles ? L’avenir et le passé, la famille et l’amour peuvent-ils avoir un sens ?

Un désarroi lié à la condition de l’immigrant qu’exprime bien ce dialogue entre la tante de Niko et son mari : « Parfois, dit-elle, j’ai l’impression qu’on vit sur la lune, comme si on n’allait jamais pouvoir rentrer chez nous.

— Ma chérie, dit-il, ce n’est pas nous qui sommes partis, c’est notre maison qui a disparu. On n’a plus rien vers quoi retourner. »

Né au Liban en 1977, Dimitri Nasrallah a connu un parcours proche de celui de son jeune héros. Il a vécu au Koweït, en Grèce et à Dubaï avant de s’installer au Canada en 1988. Traducteur et enseignant, il vit aujourd’hui à Montréal.

Réflexion sensible sur l’exil, suspense familial, récit d’apprentissage aux accents de fable, si Niko n’est pas un livre aux qualités romanesques éclatantes, il a le mérite de nous dévoiler une réalité méconnue et souterraine liée aux migrations.

« Sa vie et les décisions qu’il a prises n’ont pas toujours été parfaites. Mais parfois, un homme doit s’incliner. Parfois, un homme est incapable de prévoir les répercussions, et certaines décisions se prennent au milieu d’un brouillard spirituel. C’est pour ça que les gens sont faits pour porter leurs propres erreurs, et c’est aussi pour ça que les gens doivent garder une petite pièce au fond de leur âme, une petite pièce pour les choses qu’ils auraient pu faire autrement. » Extrait de « Niko »

Niko

Dimitri Nasrallah, traduit de l’anglais par Daniel Grenier, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 408 pages