Michel Brault, l’homme de la lumière

Un portrait de Michel Brault tiré du documentaire «Cinéma vérité: le moment décisif», de Peter Wintonick
Photo: Télé-Québec Un portrait de Michel Brault tiré du documentaire «Cinéma vérité: le moment décisif», de Peter Wintonick

Depuis que le cinéaste et directeur photo Michel Brault nous a quittés en 2013, on se sentait en panne de témoignages, pour mieux cerner cet homme précieux et discret, qui a mis au monde le cinéma direct en changeant le cours de notre septième art.

« À sa disparition, en 2013, le journal Le Monde écrivait ainsi : “ Il est rare que la mort d’un homme évoque une naissance ”, pour évoquer cette contribution du réalisateur des Raquetteurs », écrit Gilles Noël en préface à son recueil d’entretiens qu’il a effectués avec le cinéaste des Ordres en 2005, classés par films et parfois par thématiques plus générales. Gilles Noël était un ami de longue date et un collaborateur, qui avait réalisé en 2006 Le cheval de Troie de l’esthétique, documentaire en six tableaux sur l’oeuvre de Michel Brault.

Voici ces entretiens publiés avec plus de 250 photos de tournages, plans et documents, ressuscitant le parcours d’un artiste qui fut aussi un « patenteux », bricolant des caméras de souplesse appelées à faire date. « C’est un accident de parcours qui lui a permis de raffiner la technique en lui offrant la possibilité de synchroniser un instant l’image et le son avec une caméra légère qui permettait, comme le lui disait si bien son ami Jean Rouch, de courir “ dans les pâquerettes  », rappelle l’auteur.

À Michel Brault qui ne cessait de se proclamer sans pensée, Gilles Noël donne tort en montrant que sa pensée passait par la pratique.

Brault précisera avoir lutté, au cours de ses années à l’ONF, contre l’emprise de la littérature au cinéma. Il était visuel au premier chef. « Toute ma vie, j’ai été entouré de lumière, j’ai étudié la lumière, je l’ai soignée, je l’ai cajolée », avant d’expliquer plus tard : « Tout me vient de l’expérimentation. »

Le nom de Michel Brault est indissociable de celui de Claude Jutra, son ami et complice de jeunesse qui l’a entraîné dans l’aventure cinématographique : « J’ai tout appris de Claude », dira-t-il. Dès Mouvement perpétuel en 1949, Brault a touché à la caméra pour celui qu’il allait accompagner dans tant de films : Mon oncle Antoine, Kamouraska, etc.

Ses souvenirs de leurs folles équipées à New York, qui leur valut une rencontre avec Fellini et Giulietta Masina, se marient aux ombres du Québec de la Grande Noirceur, en manque de liberté et de cinéma.

Aujourd’hui

Il est fascinant de lire les propos de Brault commentant les aventures de Pour la suite du monde, d’Entre la mer et l’eau douce et des Ordres. Intéressant aussi de voir celui qui a connu toutes les avant-gardes dans un climat souvent de clandestinité analyser le milieu du cinéma de ses dernières années. « C’est un système qui encourage le nivellement. Souvent vers le bas. La bureaucratie a gagné la guerre. […] Plusieurs scénarios ont souffert de refus “ institutionnels ” répétés pour finir par être acceptés à leur plus bas niveau d’accessibilité. »

Le cinéma de Michel Brault était une éthique, portée par le mouvement du direct. « On avait le souci de ne pas trop monter. Parce que le montage bouleverse ce qui s’est passé. Parce que tout est possible pour les cinéastes. On peut enlever ce qu’on veut, faire dire ce qu’on veut à quelqu’un. C’est une très grave responsabilité. » Ajoutant ailleurs : « C’est pour donner la parole aux autres que je sentais qu’il fallait que les caméras soient insonores, synchrones et légères. Et ça, ça colore toute la période qui commence avec Les raquetteurs. »

Les arts sont en correspondance : Brault en témoigne après une visite déterminante au Rijksmuseum d’Amsterman en 1958 : « Le clair-obscur de Rembrandt. C’est ce jour-là que j’ai trouvé ma vocation. »

Michel Brault. Conversation sur le visible

Entretiens avec Gilles Noël, L’Hexagone, Montréal, 2016, 197 pages