La demi-révolution de «Liberté»

Rachel Nadon
Photo: Liberté Rachel Nadon

En 1961, deux ans après la fondation de la revue littéraire montréalaise, Hubert Aquin, alors son directeur, y écrivit : « La revue Liberté peut être considérée comme une agression. » Le reste de l’équipe ne le suivit guère, si bien qu’au fil des ans, le « dilettantisme » qu’il craignait supplante la « conspiration » qu’il espérait. Mais, en 2006, une nouvelle équipe s’inspire de lui et, en 2012, fait sien son mot d’ordre : « Comprendre dangereusement. »

Voilà le revirement qu’analyse avec minutie, dans son ouvrage La résistance en héritage, Rachel Nadon, doctorante en littérature québécoise. Elle insiste sur l’influence déterminante de Pierre Lefebvre, dramaturge né en 1963. Il devient rédacteur en chef de Liberté en 2005. L’année suivante, l’éditorial « Assoiffés de sens », qui porte sa marque et ressemble à un manifeste, souligne que l’« intellectuel » doit assumer une « responsabilité morale » comme « citoyen », même avec « indignation et colère ».

Le lien étroit de la revue trimestrielle avec un représentant du monde théâtral témoigne d’un changement considérable, observe Rachel Nadon avec beaucoup de pertinence. Liberté fait l’expérience d’une camaraderie stimulante propre à ce milieu et que connaissaient peu les écrivains, qui, souvent enfermés dans une tour d’ivoire, avaient précédé les membres de la nouvelle équipe. Le contact avec un public en chair et en os permet plus sûrement à l’homme de théâtre, à la différence du pur intellectuel, de respirer un air vivifiant.

À la présence de Lefebvre s’ajoute, en 2005, celle d’un autre dramaturge, Olivier Kemeid, né à Montréal en 1975 de parents égyptiens, le plus connu dans le milieu littéraire parmi les nouveaux collaborateurs de la revue. Dirigée durant de nombreuses années par Jean-Guy Pilon, puis à partir de 1980 tour à tour par François Ricard, François Hébert et Marie-Andrée Lamontagne, la revue prend, grâce à Lefebvre, à Kemeid et à d’autres, une orientation sociale nettement plus à gauche.

En 2012, son adoption d’un plus grand format matérialise cet esprit neuf à la lumière esthétique de l’oeuvre d’Aquin. Il s’agit, écrit Lefebvre, de réaffirmer « le rôle politique de l’art comme de la réflexion, c’est-à-dire leur capacité à ébranler, à fissurer parfois ce qui est figé en nous et en nos institutions ».

Néanmoins, le rédacteur en chef cherche à démythifier la Révolution tranquille, à laquelle on associe souvent les premières années de Liberté. Il publie même des textes qui, demandés à des gens de droite, expriment leurs réserves sur ce tournant historique.

Comme le souligne Rachel Nadon, la revue réinventée boude la Révolution tranquille alors qu’elle en reste « l’héritière ». Elle s’enferme d’autant plus dans cette contradiction qu’elle se réclame d’Aquin, qui poussa le bouleversement québécois de l’époque jusqu’à l’extrême.

« L’absence de femmes à Liberté est un "héritage" problématique dont l’équipe de Lefebvre ne semble pas avoir conscience au moment de rénover le lieu, en 2006. » Extrait de «La résistance en héritage»

La résistance en héritage. Le discours culturel des essayistes de «Liberté» (2006-2011)

Rachel Nadon, Nota bene, Montréal, 2016, 226 pages