Furieuse comme l’océan

Catherine Poulain n’a rien d’un écrivain de salon. Elle a été bergère, «barmaid» à Hong Kong et marin-pêcheur avant de retrouver ses vignes, dans le Médoc.
Photo: Geoffroy Mathieu / Opale Catherine Poulain n’a rien d’un écrivain de salon. Elle a été bergère, «barmaid» à Hong Kong et marin-pêcheur avant de retrouver ses vignes, dans le Médoc.

Elle est tout à fait étonnante et unique dans le paysage littéraire. Elle signe un premier roman haletant, décapant, héroïque. Elle a 56 ans. Le cadre est l’océan, l’aventure est vécue, le récit démarre sans flonflon ni dentelle. Son nom, Catherine Poulain ; son livre, Le grand marin. L’histoire condense en trois mois les dix ans que l’auteure a passés à pêcher en Alaska.

Le visage aujourd’hui buriné, le corps noueux et sec, la voix douce et silencieuse, Catherine Poulain n’a rien d’un écrivain de salon. Elle ressemble aux marcheurs de Modigliani. Quand l’éditeur Olivier Cohen a lu l’enquête d’Anne Vallaeys, Le loup est revenu (Fayard, 2013), dans laquelle Catherine Poulain racontait sa vie de bergère, il a voulu tout savoir d’elle. Elle revenait alors du bout du monde, les rêves plus forts que la mort. Voici pourquoi.

Elle a bourlingué longuement à travers le monde avant de retrouver ses vignes, dans le Médoc. Elle avait largué les amarres. Arraché son corps au confort. Perdu tous les repères. La nature l’avait happée, avalée dans le plus sauvage. Ça a été physique, ce combat contre soi, contre les forces qui font mal. Elle avait tout noté, et cette expérience s’appelle aujourd’hui Lili dans Le grand marin.

L’épreuve lui colle à la peau. Elle a été barmaid à Hong Kong. A travaillé dans des conserveries, dans des chantiers navals américains. A même cueilli des pommes au Québec. A bu avec les hommes. Les a amusés. A été malmenée. A eu une maisonnette en Alaska, sur un tas de ferraille. A eu de faux papiers. Plutôt mourir que rentrer. A connu le Grand Marin avant d’être expulsée.

Ne jamais se résigner

Lili, son personnage fragile et alter ego, s’est fait engager sur le Rebel, à Kodiak, en Alaska, pour vivre une vie d’homme. Pour éprouver sa liberté, elle partage le huis clos du travail âpre et dur des marins, devient pêcheur à corps égal aux hommes. C’est dangereux.

Ses mains sont bientôt déchirées, percées et gercées. Elle fait tout sans se plaindre. À elle, l’horizon illimité au quotidien, rythmé par le roulis de l’océan et les tâches impitoyables. À elle, les limites physiques repoussées. En trois mois, elle risque tout, affronte la mort. L’écriture est incandescente, on la sent adressée à « l’homme-lion », ce Grand Marin qui hante ce livre.

À terre après la mer, elle dit l’euphorie, puis le vide. Il faut repartir — ce que Melville raconte si bien dans Moby Dick (Folio). Pour Poulain, la pêche au crabe sur la mer de Béring est la pire, à cause des tempêtes, de la gîte, des casiers énormes, des fautes où la moindre erreur peut être fatale. L’épuisement est là, il y a des hommes happés par-dessus bord, mais aussi la rencontre : Lili est aimée autant que Poulain est sauvage.

Vivre à fond

La mer pullule de dieux invisibles ; le contact de Lili avec ces forces grinçantes et rinçantes, dans le fracas incessant de l’océan, est une affaire d’initiation extrême et de fusion, tantôt au râle des eaux, tantôt au sang dégoulinant des bêtes : « Peut-être que je voulais aller me battre avec quelque chose de puissant et beau […] aller au bout du monde et voir où ça s’arrête », dit Lili, oiseau libre des mers au milieu des prédateurs.

L’ouvrage connaît un réel succès de librairie. Poulain est finaliste pour le Goncourt du premier roman, le prix Joseph Kessel, le prix Ouest-France Étonnants voyageurs, le prix Littérature monde, le prix Vialatte, le prix du Livre Inter, tous proclamés bientôt. Nul doute qu’elle sera consacrée, car si son style est haché, ce qu’elle raconte vous arrache aussi les entrailles.

Autre texte maritime, autre sorte de refuge, Le goût du large de Nicolas Delesalle. Embarqué sur un cargo allemand durant neuf jours, d’Anvers à Istanbul, le journaliste de la revue Télérama recolle les souvenirs de ses grands reportages. Livre à peine plus tranquille que le précédent, de Kaboul au Congo, de la Russie à Kobané, Delesalle, qui se moque de lui-même en « animal social », mêle la grande histoire aux anecdotes. C’est un fouillis d’une crise à l’autre, un vacillement humain. Delesalle recule. Dans son cargo intérieur, sa mémoire charroie des conteneurs.

« Il fait très beau. Je mange comme un ours. Avec Jason nous repeignons le "Milky Way". Quand arrive le soir, nous grimpons parfois dans la mâture. Les jambes pendantes au-dessus du vide, nous jouons à avoir peur. Le vent mugit en s’engouffrant sous les arches, la mer avance au-dessous. La tête nous tourne. Des sternes passent à nous frôler. Elles plongent en piqué avec des cris stridents. Les notes nasillardes, aiguës, se mêlent aux sanglots des goélands argentés. Quand nous retrouvons la terre, le cœur battant, les pupilles dilatées, un vertige nous prend. Alors nous allons boire des rhums et de la vodka. Mais souvent je préfère l’innocence d’un milk-shake : c’est comme l’enfance, je dis à Jason. » Extrait de «Le grand marin»

Le grand marin

Catherine Poulain, Seuil, Paris, 2016, 373 pages et «Le Goût du large», Nicolas Delesalle, Préludes, Paris, 2016, 316 pages.