Louis Geoffroy, à tombeau ouvert

Disparu à 30 ans, le poète québécois Louis Geoffroy voulait faire gicler la vie à travers les mots.
Illustration: Tiffet Disparu à 30 ans, le poète québécois Louis Geoffroy voulait faire gicler la vie à travers les mots.

Jeune poète en butte contre le savoir désincarné des institutions, Louis Geoffroy voulait faire gicler la vie à travers les mots, faisant sienne la révolution amorcée par le jazz. C’est donc sur une note bleue que se poursuit la série Point final consacrée aux disparitions marquantes d’écrivains québécois.

La mort est d’une affreuse banalité. Pendant que nous nous abreuvons de l’image d’un Claude Gauvreau donnant son suicide en spectacle aux passants de la rue Saint-Denis, la réalité serait moins romantique : le bonhomme habitait un appartement minuscule et faisait des haltères sur un toit goudronné en plein mois de juillet. C’est certain qu’une insolation suivie d’une perte d’équilibre, c’est moins poétique que le saut de l’ange.

Louis Geoffroy est mort dans l’incendie de son appartement, angle de Bullion et Mont-Royal, en s’endormant sur des épreuves à corriger avec la cigarette aux doigts. C’était le 7 octobre 1977. Son appartement était essentiellement composé de journaux et de livres, sa « documentation ». Le médecin légiste déclarera que le poète de 30 ans était parti en fumée, asphyxié en rampant vers la sortie, trop tard, mais qu’il aurait fallu un an à la cirrhose pour venir à bout de son foie. Il aimait le rye whisky, les femmes nues et le jazz noir.

Photo: Hélène Chiasson / Collection Chloé Geoffroy Louis Geoffroy en 1967

Derrière lui, une oeuvre toujours mineure dans les anthologies, accusant le poids de la contre-culture, mouvement qui, comme un fardeau dont il faudrait s’acquitter, comme les erreurs de jeunesse, porte une mascotte à tête de Lucien Francoeur en guise de légende. Mais il faudra un jour se rendre compte qu’en laissant ainsi les professeurs écrire l’histoire, on finit par enseigner les professeurs. Qu’une oeuvre aussi géniale et précoce que celle de Louis Geoffroy ne dispose pour l’instant que d’une réédition lacunaire datant du début des années 1990, voilà de quoi donner froid dans le dos à n’importe quel étudiant en littérature.

C’est en bouquinant chez Débédé rue Saint-Denis que j’ai acheté pour six maigres piastres, à l’aube de mes 20 ans, Le saint rouge et la pécheresse (Le Jour, 1970). Dans ces « notes pour une chorégraphie » épousant les moindres sursauts de ce qui fut pour Geoffroy le plus grand disque de jazz de tous les temps, Black Saint and the Sinner Lady de Charles Mingus, les mots fusillent à même la tempe du rythme dans une virtuosité inégalée qui fait passer les jeux de langue de ses contemporains formalistes pour de bien pâles loisirs.

Viscérale, ainsi la poésie de Geoffroy fait sienne la révolution amorcée par le jazz dans une Amérique au bord de la crise de nerfs, et dans un Québec au bord de la crise d’Octobre. Les mots doivent épouser le réel dans toute sa crasse pour rejaillir comme des tentatives d’appropriation sincères, vitales de ce qui, tel que le définit Mingus lui-même dans cet album phare paru en 1963, est « le temps, parfait ou en syncope, quand le robinet dégoutte d’un joint qui fuit ».


« Garrocheux de viscères »

Pour Jean Lepage, qui a illustré les livres de Louis Geoffroy et qui fut son grand ami à l’époque, il incarnait mieux que quiconque cette véritable lutte contre le savoir désincarné des institutions. « À comparer, Claude Gauvreau fait figure de linguiste. Geoffroy est un garrocheux de viscères », me dit-il en guise de comparaison.

Citant Bachelard dans sa Poétique de l’espace, Jean Lepage définit ainsi la poétique de Louis Geoffroy : « L’image poétique est bien l’événement psychique de moindre responsabilité. » De cette volonté de se déresponsabiliser par rapport à ce qui est supposément poétique et ce qui ne l’est pas, Geoffroy a créé une oeuvre profondément originale.

Âgé d’à peine 21 ans, refusé par les maisons établies, Geoffroy fonde l’Obscène Nyctalope et publie Les nymphes cabrées en 1968, qui sera suivi par Graffiti et Poker, deux audacieux livres-objets qu’il imprime sur les presses d’André Goulet grâce aux revenus qu’il tire de son travail occasionnel auprès de son père comptable à Joliette.

Pour survivre, il sera monteur avec son ami Lepage chez Onyx Films. Mais dès qu’il a assez d’argent, Geoffroy descend à la taverne. Correcteur d’épreuves pour les éditions du Jour, Victor-Lévy Beaulieu se souvient aussi d’avoir été obligé d’aller chercher Geoffroy à la taverne pour le mettre au travail.

Jouisseur, excessif, passionné : il aura pour muse Emmanuelle Septembre, figure énigmatique de cette période, qui fréquenta aussi Gaston Miron. On la retrouve sur la couverture de LSD voyage (Éditions québécoises, 1974), long blues désenchanté pour celle qui sera l’Être ange étrange (éditions Danielle Laliberté, 1974) avec laquelle il part à la dérive dans une ville érotisée dont les fantasmes poussent sur le béton.

« Savant anarchiste »

Dans le numéro 8 d’Hobo Québec qui lui est consacré, revue contre-culturelle où il tenait la chronique jazz, Geoffroy offre un long entretien, le seul connu à ce jour, et un poème inédit dédié à sa muse, à qui il lance cette invitation digne d’Orphée : « Viens l’enfer est intense et mon film est rebelle / nécrose merveilleuse d’un spasme intransigeant. »

Avec Renée Saby il aura sa première fille, Erika, en 1970. Avec Muriel Saint-Laurent il aura Chloé en 1976. Il meurt pourtant seul, oiseau de nuit et infatigable chercheur d’or. Ses funérailles ont lieu à Joliette, dans la petite église de Saint-Paul. Ce « savant anarchiste », ainsi que le surnomme son amie Denise Boucher, a terminé sa course.

Le plus beau souvenir qu’elle garde de lui, ce sont ces longues heures de recherche en bibliothèque, et cette fois en particulier où il avait fallu déterrer un vieux dictionnaire pour trouver une définition de la cyprine dans le Vaisseau d’or de Nelligan, nom qui donnera son titre au premier livre de l’auteure des Fées ont soif.

Elle se souvient avec émotion que le Psaume 151 de Léo Ferré et son Miserere anarchiste résonnaient dans l’église durant le service funéraire de Geoffroy. À la réception suivant la cérémonie, la maman avait symboliquement fait brûler le gâteau préféré de son petit Louis.

D’après une idée originale du quotidien Le Temps.

Né à Rimouski, maintenant ancré à Montréal, l’écrivain, poète, critique et essayiste Maxime Catellier a publié plusieurs recueils de poésie, dont Perdue et Bois de mer (L’Oie de Cravan) tout en poursuivant une réflexion esthétique et critique qui l'a mené du pamphlet versifié, avec La Mort du Canada, aux surréalistes avec Effets de neige, tous deux parus chez Poètes de brousse. Le roman Golden Square Mile est paru l’an dernier à L’Oie de Cravan. Aussi photographe, il présente son premier solo au Cheval Blanc du 2 au 22 mai.

Adorable créature de nuit

je dormirai la tête au creux de ton amour
et les poings refermés griffant l’eau de ton aube
ton corps comme le ciel de si étranges musiques
nues aux confins mordorés de l’auroch

tu danseras les mers et tendresses profondes
l’eau vagira plus loin les cris des océans
viens l’enfer est intense et mon film est rebelle
nécrose merveilleuse d’un spasme intransigeant

la rue refermera ses restaurants d’odeurs
mes lettres porteront des stigmates d’auteur
d’autres mythologies d’autres Emmanuelles
passeront par l’abord d’où je reviens déjà

je dormirai les mains enfoncées dans tes lèvres
lentement merveilleuses et crépusculairement
d’une rougeur de nuit à donner à mon sexe
qui broie par-dessus toi des Septembre de chair

ô longue longue créature de vie


Louis Geoffroy
Le 25 octobre 1968
Inédit publié dans le magazine Hobo Québec
1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 30 avril 2016 13 h 55

    Oké pour Louis Geoffroy, mais je suis plutôt intéressée à TE lire


    avec ton verbe : " Les mots doivent épouser le réel dans toute sa crasse

    pour rejaillir comme des tentatives d'appropriation sincères, vitales..." Sublime !