David Goudreault au coeur de la bête humaine

Le milieu de la prison, David Goudreault le décrit en utilisant l’humour noir comme carburant.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le milieu de la prison, David Goudreault le décrit en utilisant l’humour noir comme carburant.

Ce n’était pas prévu. Le poète et slameur québécois David Goudreault ignorait, quand il s’est lancé dans l’aventure romanesque, qu’il y prendrait goût. Et qu’il s’attacherait à ce point à son jeune héros délinquant.

Résultat : après La bête à sa mère, paru l’an dernier et récemment salué par le Grand Prix littéraire Archambault, il publie La bête et sa cage, un roman encore plus glauque, violent et dérangeant. « C’est le milieu dans lequel ça se passe qui veut ça », argue David Goudreault.

Dans La bête et sa cage, le garçon qu’on a vu arraché à sa mère suicidaire à sept ans, ballotté de foyer en foyer avant de se retrouver dans les centres jeunesse, tomber dans la consommation de drogue, torturer des animaux et devenir meurtrier, se retrouve, à 22 ans, en prison. Dans une aile psychiatrique.

Comme dans La bête à sa mère, on assiste à une sorte de confession. Le héros-narrateur passe en quelque sorte aux aveux, annonçant dès le départ que le pire est encore à venir. Suspens.

Il n’a pas fini de sévir, loin de là. Rien ne l’empêchera d’assouvir son besoin de monter dans la hiérarchie criminelle, surtout pas le milieu carcéral. Mais le jeune garçon, souffre-douleur idéal, ne sera pas épargné non plus, loi de la jungle oblige. Viols à répétition, chantage, démêlés avec différents gangs ethniques liés à la mafia qui veulent sa peau.

Exagération, tout cela ? Pas le moins du monde, selon l’écrivain autodidacte de 35 ans, qui a oeuvré pendant une dizaine d’années comme travailleur social auprès de victimes d’actes criminels et de personnes suicidaires. Il continue d’ailleurs de donner des conférences, des ateliers d’écriture dans les centres jeunesse et les prisons.

Un travailleur social sur son épaule

Pour l’écriture de La bête et sa cage, en particulier, il s’est nourri d’interviews qu’il a menées auprès de détenus, de policiers, d’agents correctionnels. Pour lui, le milieu explosif de la prison qu’il décrit en condensé dans son roman, tout en utilisant l’humour noir comme carburant, correspond bel et bien à la réalité : « Il n’y a rien de moins naturel sur la planète Terre que d’enfermer ensemble des hommes désorganisés, épris de liberté, assoiffés de consommation de drogue et d’alcool, avec des troubles de santé mentale et des difficultés relationnelles lourdes, surveillés par d’autres hommes, plus ou moins formés. »

La seule chose qui est exagérée dans son deuxième roman, se défend-il, c’est la perception qu’a son personnage de la réalité. Mais ce personnage, qui en veut au monde entier et se croit au-dessus de la mêlée, est un mélange de plusieurs personnes qu’il a connues, auprès de qui il a été appelé à intervenir dans le passé. Des jeunes, en particulier, atteints de troubles de personnalité, qui souffrent de distorsion cognitive, les fausses croyances prenant alors le dessus sur la réalité.

« Il y a des enfants, explique David Goudreault, qui, pour pouvoir survivre — avec un père qui les agresse, dans une société qui les rejette, des écoles où ils ne trouvent pas leur place —, ont besoin de se dire : “ moi, je suis spécial, autrement ”. Ils ont besoin de se créer une personnalité qui va les magnifier. »

L’auteur, qui dit écrire avec, sur son épaule, le travailleur social qu’il demeure, en a long à dire sur le sujet. « Comment survivre, poursuit-il, quand tu es un jeune homme au début de la vingtaine avec de grandes ambitions, de grandes aspirations, alors qu’on t’a toujours dit que tu étais un minable et que toute ta famille, les systèmes sociaux, l’école, la société t’ont envoyé le message que tu es un bon à rien : c’est impossible. Il faut que tu te convainques toi-même et, pour ce faire, il y en a qui vont pendre des moyens particuliers, entre autres la criminalité. »

À ses yeux, l’égocentrisme est au coeur de toutes les criminalités. « Il faut avoir une forme de distorsion cognitive de l’ego, de la perception de soi et du monde pour s’enfoncer dans la criminalité comme le fait mon personnage. Et mon intérêt comme romancier, c’est de me mettre dans sa peau pour tenter de comprendre de l’intérieur comment ça fonctionne. »

Au milieu des psychopathes, des violeurs, des pédophiles, des revendeurs de drogue et autres fêlés de toutes sortes, son jeune truand, qui se décrit lui-même comme un tueur en série, attend toujours que sa mère lui fasse signe, qu’elle vienne le chercher : la faute aux services sociaux s’ils ont été séparés quand il était enfant, pas sa faute à elle, sa mère adorée, qu’il n’a jamais cessé d’espérer retrouver.

De la même façon, il jette son dévolu sur une agente correctionnelle, s’imaginant que son amour est partagé. Il fabule à tel point qu’il se persuade qu’un jour, ils vivront des jours heureux en couple. « Pour moi, insiste le romancier, La bête et sa cage, au-delà des histoires de meurtre, au-delà de la volonté de mon personnage de prendre du galon dans la hiérarchie criminelle, c’est d’abord une histoire d’amour. »

Histoire d’amour impossible, mais histoire d’amour quand même. Qui permet au héros de continuer d’espérer. Héros qu’on retrouvera d’ailleurs dans Abattre la bête, dernier tome de cette trilogie.


Les romanciers qui l’inspirent

« Pour ma trilogie, Daniel Pennac, avec sa saga Malaussène, constitue une sorte de modèle, dans le sens de ne pas hésiter à juxtaposer l’humour noir et les morceaux qui revolent violemment. Mais de façon plus large, je suis un grand fan des écrivains qui se permettent de jouer avec la langue et de ne pas tomber dans les pièges que la littérature leur tend, qui vont dans des endroits où on ne les attend pas. Par exemple : Romain Gary, Réjean Ducharme, qui utilisent la répétition comme figures de style, qui font parler leurs personnages avec des particularités de langage, avec des couleurs fortes, épicées. Ça me rejoint et, en fait, ça vient me donner le droit de le faire. »

La bête et sa cage

David Goudreault, Stanké, Montréal, 2016, 248 pages