Élever la vie, écrire la paix

La figure de l’écrivain, peintre et calligraphe Kim Jeong-hui, dit Chusa, habite les pages de «Paysage d’hiver» de Christine Jordis.
Photo: Yi Han-cheol / CC La figure de l’écrivain, peintre et calligraphe Kim Jeong-hui, dit Chusa, habite les pages de «Paysage d’hiver» de Christine Jordis.

Pendant que Christine Jordis, au terme de plusieurs voyages et d’une traversée des langues, publie l’histoire coréenne d’un fameux calligraphe, Hélène Cixous brise d’anciens murs. Doublé pour en finir avec les conflits.

L’Histoire ne manque pas de sages aux jardins secrets. Dans Paysage d’hiver. Voyage en compagnie d’un sage, la romancière Christine Jordis, collaboratrice au Monde des livres, membre du jury du Femina, lectrice chez Grasset et ex-directrice de littérature anglaise chez Gallimard, s’est rendue plusieurs fois en Corée, sur les traces de Kim Jeong-hui, dit Chusa. Elle s’approche de ses idéogrammes et de sa vie.

Célèbre pour son parcours intellectuel et politique au XIXe siècle, où il a vécu (1786-1856), ce sage incarne les valeurs confucéennes. C’est un écrivain, un poète, un calligraphe et un peintre. Sa renommée traverse la Chine, et son Paysage d’hiver (Sehando) est un trésor national en Corée.

Dans le musée de Séoul qui lui est consacré, Jordis trouve de quoi suivre sa vie. Sa carrière politique, ses ambitions, puis sa disgrâce et le changement radical qu’il opère dans ses valeurs fascinent l’Occidentale, car la calligraphie y atteint un sommet.

Du visible à l’invisible

Dépaysant, le livre de Jordis est à la fois un récit de voyage, une biographie, une brève histoire de la Corée, souvent liée à la Chine, et du taoïsme. Elle y explique ce que furent les Lumières asiatiques, au moment où l’Occident rêvait de progrès et de révolution, avec les violences qui s’ensuivirent. En Corée, c’était une autre histoire.

À la cour royale coréenne règne un âge d’or pour les bâtisseurs, mais aussi la profonde transformation du pays par l’entrée du catholicisme et ses conversions, cruellement réprimées. L’histoire politique connaît des soubresauts. Adepte du bouddhisme zen, Chusa, alors réputé pour sa connaissance des textes néoconfucéens, va connaître l’exil.

Il se consacre alors à la calligraphie, un acte artistique de haute spiritualité. « Pur agencement de lignes et de formes qui suggèrent le mouvement impulsé par le souffle — la poussée même de la vie. Pas de thème, pas de sens discernable. Le sujet est celui-là : l’élan de la vie. De l’énergie rendue visible. » Jordis est conquise par l’admiration que les Coréens lui portent et donne à comprendre tout ce que le renoncement monastique du maître, entrecoupé de soubresauts d’action, engendre de beauté et de leçons de vie.

Réconciliation

Nul doute que dans la recherche d’un bien-être véritable, tant physique que moral, conscient ou inconscient, face au trait tracé, l’idée de paix et de réconciliation a cheminé parmi les adeptes. Il n’est pas étranger, en ce sens, de présenter ici la correspondance, si profonde et si enrichissante, entre Cécile Wajsbrot et Hélène Cixous.

Wajsbrot, écrivaine et traductrice à Berlin, a proposé à l’essayiste Cixous de déplier le noeud névralgique de son exil intérieur. Il se nomme Osnabrück, ville où sa mère est née et qu’elle avait dû fuir en 1930. De là, Cixous projette la langue allemande à la lumière de son écriture.

Une autobiographie allemande est cette correspondance d’intelligence amicale. Un intense récit imprègne tout ce qui rattache Cixous au verbe essentiel, à ce que son apprentissage du français recouvrit de l’allemand. Sa grand-mère s’adressait à elle dans sa langue.

Rien de trop, jamais, dans ses mots, et d’emblée la connivence affective : « Dès que je dis “ Allemagne ”, Algérie se lève et la suit comme son ombre. » Cette image sonore de l’Allemagne intérieure, sa « prélangue », elle l’enrichit de souvenirs, un voyage à Köln à 14 ans, sa famille, ses lectures innombrables, croisant les langues et les territoires indissociables. Des liens originaux et secrets y cultivent le « ravissement […] des mots retrouvés ».

Elle a un talent fou pour déplier chaque nouvelle strate de sa pensée originaire, qui garde sa simplicité. L’archive y livre des épiphanies, là où le sujet Cixous s’entend — dans le double sens du terme. Sa musique de l’âme est « une revenance » de fantômes au château fort souterrain, dit-elle en évoquant Montaigne, son repère.

Avec quelle habileté elle déloge « ce qui fait jouir, vivre, frissonner, en allemand » « C’est très sensuel. Les langues sont des anges à mémoire. Elles gardent ou répètent les pas de Kleist ou celui de Büchner ou celui de Stendhal, le souffle, la course. » Les sages creusent ainsi le matériau de la paix, à même la langue.

Paysage d’hiver. Voyage en compagnie d’un sage

Christine Jordis, Albin Michel, Paris, 2016, 374 pages ; «Une autobiographie allemande», Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2016, 108 pages