Que disent de nous les livres que nous achetons?

Le plaisir de lire, entretenu par le sourire des vedettes et des chefs, est un partage agréable plutôt qu’une corvée.
Photo: Agence France-Presse Le plaisir de lire, entretenu par le sourire des vedettes et des chefs, est un partage agréable plutôt qu’une corvée.

Les lecteurs québécois sont insatiables de recettes. En feuilletant le palmarès des 200 livres les plus vendus du Bilan Gaspard du marché du livre au Québec 2015, dressé par la Société de gestion de la banque de titres de langue française (BTLF), notre appétit saute aux yeux. Outre les recettes, l’acheteur de livres, ici, a faim de guides de l’auto, de guides sur la santé et le contrôle du poids. Et de romans très grand public. Sommes-nous ce que nous lisons ?

« Ces listes sont un miroir de ce que les gens choisissent, indique Claude Martin, professeur retraité en communications de l’Université Laval et de l’Université de Montréal. Elles sont un portrait de la rencontre de la machine de marketing éditorial et de la société », résume ce spécialiste de l’économie et de l’histoire des industries culturelles. Les palmarès seront toujours incomplets. Soit, comme ici, parce qu’ils colligent grosso modo les ventes de 50 % des librairies au Québec, et qu’« on sait que les librairies indépendantes n’attirent pas la même clientèle que les grandes chaînes comme Renaud-Bray » et Archambault, qui ne participent pas au palmarès, précise monsieur Martin. Soit parce qu’ils recensent les livres achetés… et pas les livres lus.

« Peut-être que les gens essaient autre chose en bibliothèque ? » s’interroge Johanne Guay, vice-présidente à l’édition chez Libre Expression, une maison qui sait marquer auprès du grand public (Ingrid Falaise, Maxime Landry) tout en cajolant, sous d’autres couvertures, le littéraire (Kim Thuy, Annie Loiselle). « Au Québec, on aime la bio et la vie des gens, résume-t-elle. Et quand je regarde ce qui se vend ces dernières années, je vois que les gens n’achètent que des valeurs sûres et des noms connus. »

Raisons pratiques

La fiction pur jus — roman, nouvelles, etc. — se fait rare dans ces bilans, qui reviennent chaque année. « Ce n’est pas étonnant, estime Claude Martin, car on achète des livres pour des raisons pratiques : des guides de voyage, de recettes, un guide de l’auto pour préparer l’achat d’une voiture, etc. La première règle, comme auteur, pour monter au palmarès, c’est d’y avoir déjà été ! D’être dans ce vedettariat, d’être suivi aussi comme personnalité. » Les romans de Michel Tremblay ou les guides du vin de Jean Aubry provoquent alors un rendez-vous avec le consommateur. « Une personnalité visible peut faire une différence pour la biographie, indique à son tour madame Guay. Pour la fiction, ce n’est pas un gage de succès. »

L’éditrice est intéressée par l’étrange balance qu’était le palmarès ces dernières années. « Il y a des moments où les mondes imaginaires ressurgissent fortement. Harry Potter en est certainement l’exemple. Je suis fascinée par le phénomène d’équilibre qui a fait qu’une année, on a vu la bio de Nathalie Simard et le livre de Fred Pellerin presque côte à côte au palmarès. Aujourd’hui, c’est plus difficile : il y a trop de titres. Je crois qu’on sort deux fois plus de livres qu’il y a cinq ans. Alors en fiction littéraire, le succès se répartit entre Alto, Le Quartanier, nous autres chez Stanké, et les autres collègues. Et pourtant tous les acheteurs semblent finir par miser sur les mêmes livres, dans un phénomène d’entraînement souvent propulsé par la télé et la radio, qui demeure non prévisible. »

Au palmarès Gaspard, une place au sommet se gagne par quelque 120 000 exemplaires vendus dans l’année. La glissade, ensuite, est rapide. Pour la très honorable dixième position, c’est quelque 30 000 livres qui se sont écoulés.

Un fossé demeure encore aujourd’hui entre les best-sellers et les livres aimés des critiques et des prix, fossé parfois comblé par un Dany Laferrière ou une Kim Thuy. « Je dirais que c’est à cause de la structuration de la société en classe en fonction du capital culturel, analyse le spécialiste des industries culturelles Claude Martin. La critique a tendance à être connectée sur l’institution littéraire québécoise et à s’en considérer comme partie prenante. Les journalistes sont des filtres qui volontairement s’intéressent plutôt à des titres de circuits restreints. Il y a un manque de reconnaissance, un snobisme qui va dans les deux sens : les lecteurs de best-sellers n’ont pas tendance à s’intéresser à ce que les lettrés regardent. » Et vice-versa.

Faire recette de recettes

« C’est étonnant qu’on achète encore des livres de recettes alors qu’on peut en trouver une tonne sur le Web », s’amuse la titulaire au département de nutrition de l’Université de Montréal, Marie Marquis. Le livre de recettes est un guide pratique pas pratique, en quelque sorte, où on picosse des idées et qui nous divertit. « Un livre de recettes prend tout son sens en vieillissant, avec les annotations qu’on y fait. En général, plus le livre a été utilisé, plus il a une valeur pour son propriétaire. » Pourtant, d’un livre efficace, selon l’expérience de la spécialiste, on tire trois ou quatre recettes tout au plus. Comment expliquer alors qu’on rachète, et encore, d’autres titres ? Parce qu’on achète, avec le livre de recettes, une illusion. « J’imagine très mal un parent, quand tout le monde est fatigué à 18 h au retour à la maison, ouvrir son livre à la page 32 pour commencer sa recette. Le livre ne sert pas pour la cuisine au quotidien, mais pour ce que j’appelle la cuisine passion. Dans le lot de la conciliation travail-famille, quand je choisis de cuisiner, je m’attends en retour à une appréciation, un commentaire qui me laisse voir qu’on comprend que j’ai fait des efforts, que c’est reconnu, et qu’on me redonne une marque d’amour. C’est du temps et de l’énergie de cuisiner, il y a une charge émotive. »


Partage agréable

Le plaisir entretenu, par le sourire des vedettes et des chefs, qui colportent que le geste est un partage agréable plutôt qu’une corvée, cultiverait aussi un certain fantasme. Nos obsessions sur la santé, sur le corps et sur l’environnement influencent-elles également cet amour irraisonné pour la cuisine raisonnée ? « Certainement, répond Marie Marquis. Ça touche aussi, de manière peut-être inconsciente, à notre préoccupation du legs aux générations qui viennent. Est-ce qu’on les fait naître, évoluer et grandir dans une offre alimentaire très, très industrialisée ? » Pour la spécialiste, notre boulimie de ces bouquins pourrait être un symptôme de notre analphabétisme alimentaire. « La perte de compétences culinaires d’une génération à l’autre est là, et elle est préoccupante pour la santé publique. On cherche à pallier nos manques. Ça va être bénéfique si on utilise ces livres, si on passe à l’action, et si nos enfants nous observent le faire. Tsé, un livre avec des recettes pour la mijoteuse, il faut le faire ! Mais ça marche, parce que les recettes ont été testées. Quand je fais le spaghetti aux lentilles, je ne suis pas en train d’apprendre à cuisiner, mais j’apprends à choisir les aliments, à être autonome par rapport à l’industrie. Et ça donne l’illusion de cuisiner alors qu’on rassemble seulement des ingrédients. Mais l’odeur se dégage et ramène la nostalgie », celle des plats mitonnés qui frémissaient déjà sur les ronds des poêles d’antan. Une fois rassasiés, aurons-nous faim d’autres nourritures ?


Les 10 livres «vie pratique» les plus vendus en 2015

Selon le Bilan Gaspard, les livres de cuisine et de gastronomie occupent 36 % des 1 436 981 exemplaires vendus de livres pratiques. La part de « santé et forme » est de 24 %, celle de « loisirs et activités créatrices » de 21 %. La « croissance personnelle » attrape 7 % du nombre de ventes. Les livres sur les « véhicules » et la « vie à la maison » ont chacun 5 %. « Nature », « animaux » et « jardinage » complètent la liste avec chacune 1 % de la tarte. Des ventes de 28,3.

Famille futée tome II, de Geneviève O’Gleman et Alexandra Diaz (La Semaine)

Trois fois par jour, de Marilou et Alexandre Champagne (Cardinal)

La mijoteuse tome II, de Ricardo Larrivée (La Presse)

Le guide de l’auto 2016, de Denis Duquet et consorts (L’Homme)

La santé repensée, de Gaétan Brouillard (L’Homme)

Le livre de la lumière, d’Alexandra Solnado (Michel Lafon)

Maigrir tome II, de Chantal Lacroix (Lacroix)

Famille futée tome I

L’annuel de l’automobile 2016, de Benoît Charette et consorts (La Presse)

L’art de se réinventer, de Nicole Bordeleau, (L’Homme)