Rendez-vous chez Lacan

Avec Jacques Lacan, Catherine Millot découvre Rome, son intensité, sa culture, puis sa maison de Guitrancourt et ses habitants.
Photo: C. Hélie Gallimard Avec Jacques Lacan, Catherine Millot découvre Rome, son intensité, sa culture, puis sa maison de Guitrancourt et ses habitants.

Philippe Sollers, éditeur de Catherine Millot, a été un familier de Jacques Lacan. Quant à Millot, elle a partagé l’intimité de Lacan durant les dernières années de sa vie. Elle n’avait pas trente ans quand le psychiatre devint son analyste, et davantage, alors que ses séminaires faisaient accourir tout Paris. Pour la première fois, pudique mais admirative, elle raconte Ma vie avec Lacan, portrait de celui qui, par sa pensée géniale, son audace et sa fertilité, est resté une énigme et, pour beaucoup, le maître à penser qu’il voulait et ne voulait pas avoir été.

Volontiers fastueux et original, voire « superstar » extravagante, il « n’excluait pas l’ascétisme » dans sa vie, au 5, rue de Lille, à Paris. « Il menait à plus de soixante-dix ans une vie d’étudiant ou de célibataire », témoigne-t-elle de ses contradictions. L’homme est dévoué, infidèle, convivial, mais aussi silencieux et habité de profonds soupirs. Il aime faire plaisir, suivre ses habitudes mais pas les normes, préférant déconcerter plutôt que se laisser distraire. En tout temps et en tout lieu, il pense par lui-même, dans l’autonomie qu’il exige aussi d’autrui.

Vrai danger au volant, fou de vitesse, il s’immobilise à sa table de travail. C’est un lecteur acharné, un conférencier brillant, qui aime la compagnie, l’auditoire, les voyages, les musées. Avec lui, Millot découvre Rome, son intensité, sa culture, puis sa maison de Guitrancourt et ses habitants. « La théâtralisation faisait partie de l’art oratoire de Lacan », dit-elle de sa rage ostentatoire ; mais, en privé, il était la simplicité même : « Il n’avait pas d’arrière-pensées, il ne prêtait pas d’intentions à l’autre. Sa simplicité tenait aussi à ce qu’il n’hésitait pas à demander ce qu’il voulait de la manière la plus directe. »

 

Réduire à l’os

Les anecdotes abondent, sans toutefois rien révéler ni compromettre personne. « Il ne biaisait jamais avec la vérité », dit-elle à propos de son rapport aux patients ou au réel. « Ce point où Lacan se tenait dans son rapport à l’autre était celui de l’irréductible solitude de chacun, voisin du lieu où l’existence confine à la douleur. Il vous ramenait toujours à ce qui dans la solitude nous renvoie à notre exacte équivalence à tout autre, comme disait Genet. » Par son sens du tragique, il provoquait l’« échange cathartique », trouvant les mots décisifs qui mettaient chacun face à soi-même : « Il m’avait dit : "Vous n’êtes pas la seule, ça ne vous fait pas moins seule. »

Millot parle peu d’elle-même, hormis d’avoir été « épatée », comme Jacques-Alain Miller, et, plus profondément, « comme nettoyée » de son anxiété par le psychanalyste. À regret, elle finit par le quitter pour réaliser son désir d’enfant.

Les figures auront passé à ses côtés, et sous ses pieds, les noeuds borroméens qu’il confectionnait à foison. L’épisode le plus touchant du récit se situe à la mort accidentelle de sa fille aînée. Mais les journées houleuses de la psychanalyse trouvent aussi un écho, qui humanise les scènes éparses qu’on en connaît. « Les vanités se consumaient dans un dédain de tout, hormis l’essentiel. » C’est de cet idéal que Millot, et donc son texte, demeure estampée.

Coeur érectile

Qu’il soit opposé à ce récit économe et serrant le réel au plus près un tout autre livre, Je ne me souviens pas de Mathieu Lindon. C’est le contraire de la sobriété essentielle de Millot. Tout semble avoir échappé à la mémoire de Lindon, mais cet aveu même appelle le remplissage du puits sans fond. Spontanée, honnête, désinvolte, cette écriture intime est une autojustification vaine, une honte insurmontable du désir de se mettre à nu. Telle est la confession, une douleur d’exister, si anonyme que la contrainte de le dire produit un souvenir de soi en creux. Chacun fait de tous, tous en chacun. Étrange paradoxe, dont l’artifice gagnerait en valeur sur le divan d’un psychanalyste.

Dans 33 chambres d’amour, François Emmanuel pourrait bien gagner le prix Goncourt de la nouvelle, pour lequel il est en lice. C’est ici le désir qui parle. 33 corps féminins sont dénudés comme autant de preuves des manoeuvres imprévisibles du désir. Mises en scène décapantes, subtiles ou incendiaires, ces historiettes amoureuses étoilent des rencontres crépusculaires, nimbées de grâce et d’enchantement. Lacan y est d’ailleurs cité.

Dans « La psychanalyste », c’est le client qui séduit la psychanalyste. Du moins celui-ci rencontre-t-il son fantasme, dans un superbe transfert qui laissera la dame muette et vexée. Épatant, ce réservoir de fantaisie et cette collection de poupées, ces silhouettes croquées à l’air vif, dans le vaste monde du rêve obsédant, interpellent un réel qui refuse de disparaître autant que de se fixer.

« Quand je dis "son être", qu’est-ce que j’entends ? Sa particularité, sa singularité, ce qui en lui était irréductible, son poids de réel. Lorsque j’essaie aujourd’hui de ressaisir cet être, c’est son pouvoir de concentration qui me revient, sa concentration quasi permanente sur un objet de pensée qu’il ne lâchait jamais. À force, il s’était simplifié à l’extrême. D’une certaine manière, il n’était plus que ça, cette concentration à l’état pur. » Extrait de «La vie avec Lacan»

La vie avec Lacan

Catherine Millot, Gallimard, L’Infini, Paris, 2016, 105 pages; «Je ne me souviens pas», Mathieu Lindon, P.O.L, Paris, 2016, 157 pages;  «33 chambres d’amour», François Emmanuel, Seuil, Paris, 2016, 183 pages.